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jeudi 26 juillet 2012

A propos de la mutualisation

On entend beaucoup parler aujourd'hui de "mutualisation", notamment à propos de la dette publique des Etats européens.

Mon père a tenu, pendant un temps, les permanences d'une mutuelle ; il a ensuite représenté celle-ci au sein du Conseil d'administration d'une société coopérative pharmaceutique. L'expérience de mon père va nous éclairer. Il y avait aussi, dans mon enfance, des magasins de proximité portant le sigle "Coop".

Que l'on parle de société mutuelle ou de société coopérative, un même élément transparaît : des personnes se regroupent, sans esprit de lucre, dans une structure commune qui leur permettra, mais à elles seules :
- de faire face à certains risques de la vie, moyennant une cotisation, sur la base d'un partage des chances et malchances, la chance des uns permettant aux plus malchanceux de n'être pas démunis (à charge de revanche) ;
- de faire leurs achats à des conditions plus favorables, en regroupant ceux-ci.

Dans ces structures, les associés sont les bénéficiaires et les bénéficiaires sont les associés. Pour faire court, il n'existe pas, dans ce schéma, un capitaliste qui pourrait certes offrir le même service, mais avec une perspective de profit personnel. C'est toujours un projet solidaire géré solidairement.

Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui ?

Plus grand chose, cela n'est plus dans l'air du temps, cet air actuel, capitaliste et libéral, étouffant, qui nous submerge et démolit tout sur son passage, sans état d'âme, ne comptant qu'avec l'individu (surtout le battant, l'entrepreneur qui réussit, le créateur de richesses), sans grand égard pour la solidarité. Voyez aux Etats-Unis, qui reste pour quelques faibles d'esprit le modèle à suivre absolument.

Ainsi, notamment, les compagnies privées d'assurances belges ont accusé de concurrence déloyale les mutuelles, qui cherchent, dans le bien commun de leurs partenaires, à réduire leur coût. Et ces compagnies privées ont obtenu gain de cause. Ce qui, pour moi, est un vrai scandale.

Des idéalistes, un peu baba cool, créent bien des groupes d'achat directement chez les producteurs locaux, mais ils sont tellement minoritaires. Impossible d'acheter quoique ce soit aujourd'hui, sans supporter le coût d'intermédiaires multiples, pour des produits formatés et de plus en plus sans saveur.

Mutualiser les dettes publiques européennes, c'est accepter un mécanisme de solidarité où les plus chanceux supportent les moins chanceux. L'Europe étant malheureusement composée d'Etats nations, très égoïstement centrés sur eux-mêmes, n'admettant de l'Europe que ce qui peut leur être profitable, on doit bien constater que la solidarité fait défaut. Les riches n'ont aucune envie de payer pour les pauvres. D'autant que, s'il existe des Etats défaillants, c'est nécessairement de leur faute. Pourquoi le vertueux devrait-il aider le défaillant ? Et, si les choses étaient un peu moins simples que cela ? Et si le vertueux devait, par exemple, sa bonne fortune aux défaillances des autres.

Pourquoi les Etats doivent-ils venir au secours des banques défaillantes, souvent parce qu'elles ont été mal gérées ou n'ont cherché que plus de profit par la spéculation ? Et surtout, comment se fait-il que ces banques privées, sauvées par de l'argent public, exigent encore des taux d'intérêt quand elles prêtent aux Etats ?

J'ai rencontré, ce matin, un jeune homme, bourré d'idées, originales et innovantes. Il appartient à un mouvement citoyen qui a décidé de présenter une liste aux élections communales d'octobre à Liège. Ses analyses sont souvent pertinentes, et bien étayées, ses solutions originales, mais parfois fort ambitieuses. Elles ont en tout cas un double mérite : elles voient plus loin que le court terme (elles s'étalent sur une durée de trente ans) et sont globales (aucune question n'est abordée pour elle-même, elle l'est toujours en relation avec d'autres). Voilà qui n'est pas fréquent en politique.

Parmi ces idées, une a retenu particulièrement mon attention : créer, au sein des quartiers, au plus proche des gens, des maisons des services publics. Des fonctionnaires plus ou moins polyvalents, plus ou moins spécialisés, réunis en un seul lieu, pourraient vous fournir des documents administratifs (actes de naissance, permis de conduire, etc.), renouveler votre abonnement aux transports en commun, accomplir les tâches d'un point poste, offrir les services d'une banque publique sans frais (où l'épargne collectée et rémunérée servirait à financer des projets locaux, ce que faisait dans le fond le Crédit communal) et, pourquoi pas, assurer le remboursement des frais médicaux et le paiement des allocations de chômage. Plus besoin de courir d'un endroit à l'autre, terminé les renvois d'un organisme à l'autre (ONEM, FOREM, Mutuelle, Syndicats ...). Un guichet unique. Il me semble que c'est un exemple de bonne gestion. Un rêve ? Oui, car il implique une mise en commun pour le mieux être de tous. Une manière de mutualiser certains services au public. Je ne suis pas sûr que tous soient prêts.










mercredi 25 juillet 2012

Le plaisir retrouvé de l'étude

Je n'avais plus, depuis longtemps, éprouvé autant de goût pour l'étude, avec prise de notes, liste de questions à poser, élaboration de synthèses, transcription de celles-ci dans un cahier.

Je me confronte en effet à de nouvelles disciplines comme l'exégèse, la théologie, l'anthropologie biblique, avec une joie de la découverte permanente. A travers les vieux mythes de la Bible, l'Ancien testament, pour le moment, j'entends avant tout parler de l'homme et des expériences existentielles qui le définissent.

Je me familiarise aussi à de nouvelles méthodes de lecture, donnant une grande place aux symboles. Je découvre que la Bible est bien une parole vivante, qu'elle se vivifie d'elle même une fois qu'on la connaît suffisamment pour établir des rapprochements entre les passages, des oppositions, des intuitions
répétées sous des formes parfois différentes. Les découvertes sont encore plus passionnantes pour ceux qui s'adonnent à l'hébreu biblique. Nous ne lisons en effet généralement les textes aujourd'hui qu'après traduction de l'hébreu en grec ou de l'araméen en grec, puis en latin, puis en français, etc. Un exemple : "fuit vir", en latin, est traduit en français "il fut un homme" ... or, en hébreux, le "un" n'est pas, dans la même expression, article, mais adjectif. Il s'agit donc d'un homme "un", unifié. La nuance est importante.

On ne peut plus lire la Bible aujourd'hui comme hier et c'est ce qui la différencie le plus du Coran, parole largement figée et, paraît-il, intraduisible. Il y a eu tout d'abord bien sûr l'apport des sciences historiques (histoire des faits, des idées et des religions), tout autant que de l'archéologie. Cela permet de ne pas soumettre ces écrits inspirés à une lecture fondamentaliste. Mais on peut aussi compter aujourd'hui sur l'apport des sciences humaines, l'anthropologie, la psychanalyse et la psychologie des profondeurs en particulier, lesquelles permettent de nouvelles lectures prometteuses et d'une richesse insoupçonnée.

Je voudrais en donner une illustration à propos des deux récits de la création du monde figurant dans le livre de la Genèse.

Premier récit (Gn, 1 à 2,4) : Dieu crée le monde en 6 jours, il met de l'ordre dans le chaos originel, il sépare notamment le jour et la nuit, la terre et la mer et termine, le 6ème jour, avec ce qu'il considère comme son chef d'oeuvre : l'être humain. Le 7ème jour, il se repose. ll remet ensuite la terre à l'homme pour qu'il la domine, notamment en maîtrisant les animaux (Gn, 1, 26 et 28), tout en l'invitant à suivre un régime végétarien (Gn, 1, 29) ! C'est aussi dans ce récit, qu'il est dit que Dieu a créé l'homme à son image et qu'il l'a créé, mâle et femelle (Gn, 1, 26-27). On observera aussi que le Dieu de la Genèse exerce sa puissance créatrice, sans violence, uniquement par la force de sa parole (ce qui était loin d'être le cas dans les autres religions du Proche-Orient antique).

Deuxième récit (Gn, 2) : dans ce récit (le plus ancien des deux), Dieu crée l'homme en premier et puis tout ce qui est nécessaire à son bonheur. Il va même le gratifier d'un véritable paradis et ... d'une femme pour ne pas qu'il s'ennuie. L'homme (Adam) est façonné avec de la terre, de l'humus, auquel Dieu insuffle la vie (c'est plus que la vie biologique, c'est aussi l'anima). Dieu offre le paradis à l'homme pour qu'il y soit heureux. Il lui dit toutefois : tu peux manger tous les fruits du paradis, même ceux de l'Arbre de Vie, mais ne touche pas aux fruits de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal, si tu le fais, tu mourras. Tentée par le serpent, la femme conduira l'homme à la faute et ils seront chassés du paradis. L'harmonie est rompue. La vie ne sera plus que souffrance, labeur et larmes. C'est la fin du paradis offert.

Les lectures classiques faites de ces deux récits disent toutes généralement ceci :
- Dieu est Tout-Puissant, il a manifesté cette Toute-Puissance dans son oeuvre de création ;
- L'homme est subordonné à Dieu ; quand Dieu lui confie la terre, il en devient seulement le gérant, non le propriétaire. Certes, il est appelé à poursuivre l'oeuvre créatrice de Dieu, mais dans la soumission à celui-ci ;
- C'est parce que Dieu lui confie cette part de création que l'homme est à l'image de Dieu, mais non point son égal ;
- Dieu est jaloux de sa supériorité sur l'homme, c'est pourquoi il entend mettre une distance entre eux (l'interdiction de toucher à l'Arbre de la connaissance du bien et du mal ... qui représente l'autonomie morale) ;
- En ayant cherché à être l'égal de Dieu, en bravant l'interdit, l'homme a scellé son destin pour l'éternité : une vie, on l'a dit, faite de labeur, de souffrance et de larmes ;
- Il faudra que Dieu envoie son fils et qu'il meure pour racheter le péché du monde.

Si vous avez été au catéchisme, comme moi, dans les années 1950-1960, et même après, c'est ce qu'on vous aura appris. Et si le texte voulait dire tout autre chose ?

Dans un ouvrage, costaud, qui m'a passionné, le théologien belge André Wenin (L'homme biblique, Cerf, 2004) propose une toute autre lecture, que je vais synthétiser ici.



Dieu, le Tout-Puissant a mis une limite à l'exercice de sa Toute-Puissance. Il aurait pu continuer son oeuvre créatrice après le 6ème jour, ne pas se reposer le 7ème ou au moins s'y remettre le 8ème pour l'éternité, avec un éventuel repos hebdomadaire, le "sabbat de Dieu". Non, Dieu est plus fort que sa force. La Toute-Puissance ne l'intéresse pas dans le fond. Il préfère la relation, faire alliance. Il laisse ainsi une place à l'homme. Il en fait son partenaire. Dieu est fondamentalement, essentiellement, ouvert à l'altérité.

Dans aucun des deux récits, Dieu ne se proclame supérieur à l'homme et jaloux de cette supériorité. C'est le serpent, dans le deuxième récit, qui instille ce discours ; il parle d'une concurrence entre Dieu (le Tout-Puissant) et l'homme (subordonné à ce Dieu Tout-Puissant) et dit à l'homme qu'en mangeant de l'Arbre de la connaissance, il rompra cette distance entre Dieu et lui, devenant ainsi son égal. C'est le serpent qui invente de toutes pièces la jalousie de Dieu pour sa supériorité et l'envie chez l'homme de le rattraper. Pourquoi donne-t-on, dans l'interprétation traditionnelle, autant de poids à ce que dit le serpent et si peu à ce qu'il est dit de Dieu ?

Ceci pose la question de la limite et du sens de l'interdit dans ces récits.

S'agit-il d'un interdit, avec la frustration qui peut en naître, ou plutôt d'un conseil d'ami de la part de Dieu ? Pourquoi, quand on veut élever Dieu, faudrait-il toujours abaisser l'homme ?

Rappelons-nous que Dieu, le Tout-Puissant, a mis une limite à son oeuvre créatrice pour ouvrir une place à l'homme. Quand il est dit que Dieu a créé l'homme à son image, quel est le sens ? Et si cela était une invitation donnée par Dieu à l'homme d'agir comme lui, c'est-à-dire de refuser la toute puissance, le tout à moi, le tout dépend de moi, une invitation en d'autres termes à laisser toujours un espace pour l'autre, l'Autre. On perçoit aisément la force de ce message dans notre monde actuel de finance folle et de surexploitation de la planète.

Je t'offre tout ce qui constitue le paradis, mais si tu veux la vie, ne l'accapare pas pour toi, laisse une place. Ne cherche pas à tout avoir. Tu domines la terre, mais pour te nourrir, tu peux te contenter d'un régime végétarien. Ce sont de petits indices, mais le message est capital.

Celui qui ne réserve pas une place à l'autre, à l'Autre, celui qui n'est plus capable d'entrer en relation ne vit pas. Il génère la mort. Car il n'est point de vie sans relation aux autres, au monde, à l'Autre. Tel est le message.

Voici une autre illustration de cette manière d'aborder les textes anciens.

Lors de mon séjour au monastère, fr. Renaud, le prieur m'a invité à  travailler un peu sur la vie de Saint Benoît, telle qu'elle a été rapportée par Grégoire le Grand (540-604), dans ses Dialogues. Un récit avant tout hagiographique, comme on aimait à l'époque, un catalogue de miracles, de prodiges, mais moins bien anodin qu'une lecture au premier degré pourrait laisser supposer.

Le chapitre 2 parle ainsi d'un crible brisé et réparé par Benoît. Voici un résumé du récit.

Benoît avait été envoyé à Rome pour suivre des études de lettres. Le milieu qu'il va rencontrer dans cette grande ville, lui qui dès son plus jeune âge avait déjà le mode de vie d'un ancien, par sa tempérance et son caractère raisonnable, va l'effrayer. Il a l'impression qu'il pourrait, en y souscrivant, perdre son identité et que ce n'est pas en faisant comme les autres qu'il pourra réaliser son chemin d'homme. Il décide donc de vivre à l'écart et part à la recherche d'un endroit retiré, une grotte comparable à celles occupées déjà par des moines ermites. Sa nourrice le suit. Elle est prête à le servir, de devenir "bonne du curé", en quelque sorte. Lors de leur périple, ils sont invités à s'arrêter dans un village et la nourrice, pour préparer le repas, emprunte à une villageoise un crible, cet ustensile sous forme de tamis qui sert à séparer des solides entre eux : des grains de blé de leurs scories, des cailloux des pépites d'or. Elle le laisse tomber (consciemment ou non ?) et il se brise. Elle vient en larmes auprès de Benoît qui se montre plein de compassion pour elle. Il se retire alors à l'écart : il pleure et prie. Il revient ensuite près de la nourrice avec l'ustensile réparé. Le soir même, il part en secret pour se retirer du monde.

Une fois encore, sous l'anecdote, il y a peut-être plus que cela. Ce n'est pas un hasard si le premier miracle de Benoît concerne un crible (objet de séparation) et si c'est la nourrice qui brise le crible, et non Benoît. La nourrice (la mère) refuse, au fond d'elle-même, la séparation. Benoît, par son miracle, rend la séparation à nouveau possible et part, loin, dans le secret, vivre sa vie propre. Belle leçon !


lundi 23 juillet 2012

Liège, un jour d'été, en touriste

J'ai passé une journée à Liège comme un touriste ... et bien, je reviendrai.

Après une flânerie dans les rues du centre ville, avant qu'il ne fasse trop chaud, je me suis attablé
à une terrasse avec un ami qui connaît la ville moins bien que moi.
Agréable conversation tout en reluquant les passants qui passaient.
Ah ... tous ces bermudas et ces gambettes plus ou moins poilues !
Nous avions choisi de manger dehors.

Je n'y étais plus allé depuis un certain temps : notre choix s'est porté sur Les Saintes Chéries, place des Béguinages. Déjeuner à l'ombre des arbres sur une petite place calme, avec un petit vent bienvenu.
Un accueil vraiment charmant et une cuisine parfaitement à la hauteur de nos attentes pour un déjeuner.
Il y a quelques années, avec P., nous fréquentions régulièrement la précédente implantation des deux maîtresses de maison, Le Continental, place de la Cathédrale.

http://www.saintescheries.be/

De là, j'ai emmené mon ami vers la Collégiale Saint Jean pour une rapide visite. Il avait travaillé à 50 mètres dans une banque sans avoir jamais eu la curiosité de pénétrer en ce lieu. Nous y sommes restés deux heures !

Nous avons été "cornaqués", en effet, par un guide volubile, bien au fait de son sujet, assez rigolo et qui, de toute évidence, appartenait à la même génération et la même coterie que nous ! Une certaine complicité s'est ainsi créée où les commentaires historiques ou artistiques dérapaient parfois subtilement ... En plus, il connaissait tout de l'histoire du monastère de Wavreumont et plusieurs moines de la communauté. Il était incollable sur la noblesse et les blasons, ce qui ne pouvait que réjouir mon aristocrate, mais tellement simple, ami.

Il y a vraiment dans cette antique collégiale un peu décatie des merveilles. Instituée par Notger un peu avant l'an mil, son architecture s'inspire de la chapelle palatine à Aachen, d'où cette curieuse architecture en trois morceaux. Le clocher roman et les deux tours annexes sont les survivants du bâtiment d'origine.







A l'intérieur, deux chefs d'oeuvre.

D'abord une Sedes sapientiae, très bel exemple de l'art mosan. Cette période de 100 ans, tout au plus, antérieure au gothique, qui a suscité tant de merveilles en nos régions.


Mais, pour moi, le vrai chef d'oeuvre, celui qui me touche le plus et dont je ne trouve malheureusement aucune trace iconographique à partager, ce sont ces deux statues en bois qui entouraient un Jésus en croix, aujourd'hui disparu. Marie à gauche et Jean à droite. Je suis plus que touché par Jean et sa tristesse tellement palpable.

Deux heures après, nous avons rejoint la place du Marché. Un garçon, fort sexy, au sourire aussi énigmatique que celui de la Joconde, m'a fait découvrir la nouvelle bière liégeoise : la Curtius, la création de deux jeunes entrepreneurs. Agréable, par temps estival, mais sans commune mesure avec une bonne trappiste.

http://www.lacurtius.com/

Il était déjà 18 heures, j'ai rejoint mes pénates, mes géraniums, mes coups de téléphone destinés à rassurer et à affirmer les liens familiaux.

dimanche 22 juillet 2012

Mon accent

On m'a souvent dit que je n'ai pas d'accent (ce qui n'est pas tout à fait vrai). Que voulaient-ils dire ceux qui m'ont dit cela ?

Ainsi, un jeune rémois, faisant ses classes dans un restaurant de Durbuy, m'a pris pour un français ; il faut dire que, depuis le début de son stage, tous ses clients étaient néerlandophones (bataves ou flamands). Entendre un client lui parler dans sa langue, sans accent, a dû lui faire un choc.

Cela m'inquiète, à vrai dire.

Mes intonations et modulations ne seraient pas celles des vrais liégeois, les "nés-natifs", comme on les appelle parfois. Il faut dire qu'à Liège, la population est de moins en moins "née-native". Mais, quand je parle, tout le monde voit bien que je ne suis ni italien, ni espagnol, ni maghrébin et encore moins indien ou africain.

Je n'ai pas l'accent borain.
Je n'ai pas l'accent picard.
Je n'ai pas l'accent, ni le vocabulaire, si savoureux, des brusseleirs.
Je ne parle pas comme le roi Albert II.
Je ne parle pas comme à Uccle ou au Zoute.
Je ne parle pas comme un québécois
Je ne parle pas non plus comme un parisien.
Je n'ai pas l'accent d'un flamand parlant français, référence de l'accent belge pour mes amis français.
Je n'ai pas l'accent chantant du Sud.
Je ne suis ni d'Oc, ni d'Oïl.

Certes, il ne faut pas longtemps, quand je voyage, pour adopter l'accent du coin !
Manque de personnalité, désir d'intégration ou simple oreille musicale ?

On dit souvent qu'il faut aller en Touraine pour entendre parler le vrai français avec le bon accent.

Je ne dois pourtant pas parler comme un tourangeau.

Je ne cherche pas non plus à "pincer" mon français, pour avoir l'air d'en être et je dis bien "septante" et "nonante".

Je décline la langue française, vraisemblablement, avec un accent aseptisé, sans identité véritable.

Deux documents assez anciens m'ont inspiré ce texte.

Le premier concerne un poème de  Miguel Zamacoïs, intitulé "L'accent", popularisé par Fernandel. J'ai fait un tabac, avec ce texte, sur la scène de mon école primaire, parfaitement drillé, cela va de soi, par ma mère.

http://www.dailymotion.com/video/x5w9io_fernandel-l-accent_fun

Mon ami JPR a diffusé sur Facebook un reportage concernant le cinquantième anniversaire de l'orchestre philharmonique de Liège. On y entend une édile, ou une mélomane, voire une autorité académique (Rita Lejeune ?), faire,  à la création de l'orchestre, un discours avec un accent on ne peut plus liégeois ! Ah quand elle parle du "théiiaaatre" ...

http://vimeo.com/22738066








Quand le frère en charge de l'homélie se demande ce qu'il va bien pouvoir dire


Homélie extraordinairement bien troussée d'un pauvre moine qui s'est demandé ce qu'il allait bien pouvoir raconter sur l'évangile du jour ! Sans des frères comme cela dans une communauté, la vie serait fort triste ...

Il y a huit jours, j'ai eu l'occasion de rencontrer un professeur qui, sans renier ses ascendances flamandes, a traduit en wallon l'évangile selon saint Jean. Au cours de cette lecture forcément attentive, il a été impressionné par le nombre de répétitions. En effet, la pensée du quatrième évangile avance volontiers en spirale, en repassant plusieurs fois aux mêmes endroits, pour approfondir ses découvertes. Remarquez que, pour le traducteur, c'est toujours ça de travail en moins.



Dans les écrits anciens, la répétition a aussi un autre rôle. C'est la façon normale de mettre en évidence, de souligner. Les anciens répètent ce que nous imprimerions en gras, ce que le lecteur doit retenir s'il veut lire la suite avec profit, en comprenant ce qu'il lit et en le savourant. Ainsi, dans notre passage, Jésus dit à ses apôtres : "Venez à l'écart, dans un endroit désert, et reposez-vous un peu." Marc pourrait se contenter d'ajouter : "Aussitôt dit, aussitôt fait." Il économiserait du parchemin. Mais il préfère écrire : "Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l'écart." Car le détail a toute son importance pour la suite, il veut être certain que nous l'avons bien enregistré.



Quand Jésus et les apôtres arrivent à destination (à l'écart, donc, dans un endroit désert), le désert est noir de monde. La foule qui les empêchait de manger sur l'autre rive les a devancés à pied, elle a même rameuté des gens de toutes les villes des environs, la cohue est pire qu'au départ. Pour goûter le comique de la situation, il faut avoir entendu Jésus dire à ses apôtres : "Venez à l'écart, dans un endroit désert." Tu parles !



Mais ce n'est pas tout. Jésus se met à instruire cette multitude. Longuement, précise Marc. Ce qui veut dire que l'heure du repos et du repas est encore retardée, mais aussi que le temps passe et que le soir finit par approcher. Tant et si bien que les apôtres s'impatientent au bout du compte, non seulement parce qu'ils ont faim, mais parce qu'ils voient venir le moment où il sera trop tard pour renvoyer les gens. Ils viennent dire à Jésus : "L'endroit est désert." Ce qui ne manque pas de malice. Tu voulais aller dans un endroit désert, à l'écart, c'est réussi. Nous sommes effectivement à l'écart, à l'écart de tout, à l'écart des magasins où tes auditeurs pourraient se procurer de quoi nourrir leurs corps quand ils seront, enfin, rassasiés de ta parole.



Les apôtres avaient emporté de quoi manger, puisque c'était pour le faire en paix qu'ils avaient pris le large. Notez qu'ils n'étaient pas gourmands : cinq petits pains et deux poissons, pour treize, cela suppose des appétits modestes. Mais de là à partager avec tout ce monde ! La nécessité d'une multiplication des pains est ainsi adroitement amenée par les détails du récit, que Marc souligne avec humour.



On a souvent présenté Marc comme un écrivain de seconde zone, brouillon, s'exprimant mal dans un mauvais grec. Mais il est très fin et les maladresses apparentes de son évangile sont souvent pleines de sel. Il mérite bien de prendre un peu de repos lui aussi, à l'écart, dans un endroit désert et tenu secret. Les cinq dimanches à venir, l'évangile de Jean assurera l'intérim. En français, car nous ne disposons pas du texte wallon.



Et vous vous demandez sans doute où j'ai voulu en venir. Peut-être à vous donner l'envie de lire ou de relire l'évangile de Marc, en vous arrêtant à toutes ses bizarreries et en vous demandant si ce sont de vraies sottises ou des traits de génie. Je vous promets beaucoup de plaisir.

Fr. François 

samedi 21 juillet 2012

L'être humain et son aventure

Je reviens d'une semaine dans mon monastère "fondement", nourri de tant de choses, intellectuelles, spirituelles et humaines. Il faut maintenant être prêt à affronter le monde, et surtout les proches qui sont tellement éloignés de ces réalités.

J'aimerais partager un texte, qui m'a rejoint au plus profond, espérant qu'il puisse rejoindre l'un ou l'autre lecteur.

" L'être humain grandit d'abord dans le sein d'une mère, puis en sort. Il grandit ensuite au sein d'une famille où se tissent peu à peu dès son tout jeune âge, et même avant, des liens extérieurs mais surtout intérieurs : avec la mère, le père, la fratrie, la famille. Liens nécessaires, repères indispensables, tout tordus qu'ils puissent être parfois. Vient le jour où ces liens, quels qu'il soient, emprisonnent et étouffent plus qu'ils ne font vivre, car on les reproduit sans cesse sous des variantes le plus souvent inaperçues, mais qui n'en compromettent pas moins l'épanouissement de nouvelles relations.


Certains - pourquoi ? - ne perçoivent pas ces liens complexes et se plient à leur loi. Sans même le savoir, ils courbent l'échine, se vouant à un malheur que parfois ils nomment bonheur. Pas d'autre issue pour eux. D'autres voient ces liens, mais leur pression est telle que la peur est plus forte et qu'ils se résignent à ce qu'ils savent être un malheur. Pour ceux-là, la roue continue de tourner et les liens d'enchaîner, et pas seulement eux-mêmes. Car, selon le décalogue, le défaut de liberté des pères se reporte sur les fils et sur trois ou quatre générations (Ex., 20, 5).


Certains qui ont perçu ces liens entreprennent - mais le choisissent-ils vraiment ? - de les délier patiemment. Ils prennent le risque - non sans peur, car il leur faut vaincre bien des résistances intérieures et extérieures -  de mourir à une certaine manière d'être où l'on existe en fonction de, sous le regard de, selon le désir de ... Mourir à la mort, tant il est vrai que ce qui conduit à la mort est "ce détour où j'emprunte l'oeil d'autrui pour me nier moi-même" (P. Beauchamp). C'est le risque de naître à soi-même pour vivre en "je", selon son désir propre.


Mais est-ce possible seul ? Ce risque peut-il être pris sans une parole qui donne d'y croire et à laquelle faire confiance ? Plus profondément, d'où vient cet appel intérieur, cette énergie à risquer ce que l'on est, cette force qui refuse d'être réduit à vivoter ? D'où vient cette folie qui donne de croire que le goulot n'est pas l'impasse, qu'aucun mur intérieur n'est définitivement infranchissable, que le mort peut accoucher d'un vivant et l'esclave d'un affranchi ?


Une telle question ne s'impose pas, mais il est permis de la poser. En se risquant à y répondre, certains parlent d'énergie vitale, d'autres de quelque chose qui en l'homme passe l'homme, de transcendance ; d'autres de Dieu ... C'est le cas, je pense, de l'évangéliste Jean : " Nul à moins de naître de nouveau, ne peut voir le règne de Dieu " (Jn, 3, 3). Pour l'évangéliste, l'authentique connaissance est liée à la nouvelle naissance. Et lorsqu'il dit qu'il importe de faire ce passage pour voir comment Dieu règne, il choisit de nommer "Dieu" cela ou celui dont l'homme reçoit de naître vivant et libre ... "


André Wenin
L'homme biblique, 
Cerf, 2004







samedi 14 juillet 2012

Ils allaient deux par deux

C'est la première fois que Jésus envoie ses disciples en mission (Mc, 6, 7-13 - évangile de ce dimanche). La manière dont il organise cet envoi et les consignes qu'il donne à ses disciples sont riches d'enseignement.

D'abord, il les envoie "deux par deux", pas "seul à seul". Pour les rendre plus forts face à de potentiels adversaires ? Je ne crois pas. Tout le message de Jésus, message d'amour, suppose qu'on n'est jamais seul face à Dieu et encore moins seul pour le représenter. La bonne nouvelle n'existe que si elle est communautaire.

Il leur dit aussi de partir en mission en se dépouillant de tout, avec moins même que l'essentiel, seulement un bâton de pèlerin: ni pain, ni sac, ni pièces de monnaie ; juste des sandales et même pas une tunique de rechange. Pour témoigner vraiment, il faut donc arriver à se dépouiller de presque tout, afin de laisser toute la place à la bonne nouvelle et ne pas la polluer avec nos besoins ou nos désirs propres.

Jésus dit aussi à ses disciples envoyés en mission de ne pas s'acharner, de ne pas insister, de ne pas s'imposer et de partir, en secouant la poussière de leurs pieds, là où ils ne sont pas accueillis. Le témoignage chrétien ne peut être que discret, intime. Il ne doit pas chercher à s'imposer. Il ne devrait jamais sombrer dans le triomphalisme, ni dans les manifestations de masse. Jésus n'a jamais guéri des masses. Il a plutôt eu pitié d'elles. Toutes les guérisons de Jésus reposent toujours sur une conversion individuelle, une confiance donnée. Jésus annonce à ses disciples qu'ils connaîtront l'échec, les volets fermés, les coeurs aussi, les préjugés et les frilosités de leurs contemporains. Seuls les coeurs purs (ou purifiés) peuvent accueillir la nouvelle. Ce n'est pas un privilège. C'est un appel à se convertir.

Peut-être aussi le message chrétien doit-il, malheureusement aujourd'hui encore, se débarrasser d'un vernis qui le trahit ? Revenir à l'essentiel, un message transmis sans pain, ni sac, ni pièces de monnaie, juste des sandales, un bâton et même pas une tunique de rechange. C'est le prix, je pense, à payer pour sa crédibilité.