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lundi 10 septembre 2012

Effata (ouvre-toi) : le corps et la foi

L'évangile de ce dernier dimanche (Mc, 7, 31-37) met Jésus en présence d'un éclopé de la vie particulier : d'abord, il est un étranger (il vient de la Décapole où Jésus s'est rendu dans son errance) ; ensuite, il est sourd et parle difficilement (on l'a appelé le sourd-muet). Double barrage : d'abord il est d'un autre pays, d'une autre culture, d'un pays où la voix des prophètes n'est jamais arrivée ; ensuite, il ne parvient pas à communiquer avec les autres. Or, privé de communication, il a fini par s'enfermer sur lui-même. Il n'est point de vie sans communication.

Jésus, ne va avoir aucun égard pour sa nationalité, sa différence, ses croyances, son passé. Ce n'est pas la première fois : avant lui, ou comme lui, il y a eu aussi la samaritaine (Jn, 4, 1-42), la syro-phénicienne (Mc, 7, 24-31), le centurion romain (Mt, 8, 5-13). Quant à nous, nous sommes tellement prompts à nous complaire de cénacles clos, si commodes pour pratiquer "l'entre-soi".  Jacques, dans l'épître du jour, ne dit pas autre chose (Jc, 2, 1-5). Il ne peut y avoir dans vos communautés de partialité, évoquant particulièrement les riches et les pauvres.

Il y a quelques jours, j'évoquais la parole et le toucher comme mode de guérison. Cette semaine, le processus est bien plus compliqué. Jésus lui met les doigts dans les oreilles, il prend de sa salive et la lui met sur la langue. Il lève les yeux au ciel et il soupire, avant de dire "Effata", "Ouvre-toi". Certains ont dit qu'il s'agissait là d'un rituel en vogue chez les guérisseurs de l'époque. C'est sans doute vrai.

Je retiens ceci : il ne s'agit plus seulement de parler et de toucher. Cette fois, tout est mis en oeuvre : la parole, le toucher, mais aussi les yeux, la salive et le souffle. A peu près tout ce qui constitue l'être humain, sauf le sexe. La guérison passe en tout cas, en l'espèce, par un corps à corps assez intime, qui ne me laisse pas sans un certain trouble. L'échange de la salive est souvent un tabou. En témoigne un film où le principal protagoniste, pourtant prêt à tout, disait : "J'embrasse pas" (un film d'André Téchiné, sorti en 1991).

Je songe à plusieurs choses.

Je pense à Thomas, le jumeau, enfermé avec les autres disciples au cénacle, après la mort de Jésus, tous enfermés par peur, et lui, doublement enfermé, puisqu'en plus l'incrédulité l'habite. Dans cet épisode encore, le corps à corps va jouer un rôle. Thomas sera délivré de sa peur et de son incrédulité, après avoir été invité par Jésus à mettre la main dans son côté (Jn, 20, 27).

Je pense aussi et surtout au rite de l'Eucharistie : "Prenez et mangez, ceci est mon corps ; prenez et buvez ceci est mon sang".

Ce que je dis ici est un balbutiement. Une interrogation sur le corps et la foi, le corps dans la foi, le corps et la guérison. Je n'affirme rien. Je laisse mon esprit et mon intelligence vagabonder, peut-être dans des chemins de traverse. Je pense néanmoins qu'un grand effort doit être fait pour rendre au corps sa juste place en religion, sous peine de trahir les écritures elles-mêmes.





















dimanche 9 septembre 2012

Infidèles (Abdellah Taia)

Cela fait des années que je connais Abdellah Taïa, comme auteur, et que je guette tout ce qu'il écrit. J'en ai déjà parlé précédemment.





Il parle toujours du Maroc, un pays qui, pour moi, évoque bien des choses, des images et des senteurs bien sûr,  avec mes fils au printemps, des liens tissés ici et là-bas, des expériences qui m'habiteront à jamais, un ami qui a partagé quelques années de ma vie au quotidien. Une amitié profonde, teintée d'amour et de tant de tendresse. Une relation qui ne pouvait être que sans lendemain. Après trois ans ensemble, il est retourné  là-bas et je suis resté ici.  Pourtant c'est lui, le musulman, qui m'a remis sur le chemin de la prière et m'a rendu la foi.

C'est sans doute à cause de cela que les romans d'Abdellah Taia m'ont toujours profondément ému, Il parle de ce qu'il sait, sans fard, sans cette hypocrisie qui caractérise tellement les sociétés musulmanes ; il parle du Maroc de son enfance et de son adolescence, du temps du roi Hassan II.

Son dernier roman, Infidèles, raconte l'histoire de Slima et de son fils Jamal. Elle prostituée, appelée à jouer le pire des rôles dans la société marocaine, celle que tout le monde méprise et dont personne pourtant ne peut se passer : les soldats, l'imam, les puissants, les hommes seuls et les hommes mariés, et aussi les familles : c'est elle qui, lors des nuits de noces, est dans le lit avec les jeunes époux pour leur expliquer comment il faut faire, dans cette société où les hommes, après l'enfance, n'ont jamais connu que d'autres hommes et dont les femmes sont terrorisées à l'idée de montrer leur corps. Or, il faudra pourtant montrer le drap taché de sang preuve de la virginité de la belle aux yeux des familles. On la payera pour cela, puis on la méprisera. Une telle femme ne peut pas être une bonne musulmane. Tous ont besoin d'elles, mais aucun ne lui reconnaît le droit d'exister pour elle-même.

Jamal n'est pas le fils de Slima. Jamal est un enfant sans père. Entre elle et lui, les deux blessés de la vie, les deux parias, c'est d'amour qu'il s'agit. Un amour fusionnel. Ils vont s'inventer une vie pour se donner une dignité, une raison de continuer, d'avancer toujours plus loin.

Un soldat, un des clients de Slima, plus beau que les autres, sera pour eux, un temps, pour elle, le mari fantasmé, et, pour lui, l'homme à découvrir, le père, jusqu'à qu'il soit envoyé au front, ce front où le Maroc envoyait alors ses enfants mourir pour un bout de désert.

C'est alors la rupture : Slima est torturée et emprisonnée dans les sinistres geôles d'Hassan II ; lui, Jamal envoyé au Caire.

Les retrouvailles de la mère et du fils sont étonnantes. L'un et l'autre vont à travers une relation amoureuse être menés plus près de Dieu. Pour Slima, Dieu aura toujours été présent dans l'amour, dans tout amour et dans ce dernier amour qui lui est offert à la fin de sa vie. Jamal deviendra, par amour d'un garçon, un combattant de Dieu. En se faisant mourir lui-même, et d'autres aussi, croyant que la mort peut dire l'amour d'Allah.

Jamais, l'auteur n'avait à ce point parlé de Dieu et d'amour. En tout cas, comme cela.

Il y a, dans ce récit, tellement d'humanité, de fièvre, de rêve, d'amour, de Dieu (même quand il n'en est pas directement question) qu'il m'a plus d'une fois fait pleurer.

Je ne sais pas si vous aimerez, mais ce récit m'a bouleversé.





Pour plus de détails : http://www.terrafemina.com/culture/livres/articles/16908-rentree-litteraire-2012-abdellah-taia-l-infideles-r.html












vendredi 7 septembre 2012

Bonne nouvelle et guérison

Comme tous les jours, ou à peu près, l'évangile du jour (Lc 4, 38-44) me parle.

En quittant la synagogue, Jésus entra chez Simon. Or, la belle-mère de Simon était oppressée par une forte fièvre, et on implora Jésus en sa faveur. Il se pencha sur elle, interpella vivement la fièvre, et celle-ci quitta la malade. À l'instant même, elle se leva, et elle les servait. 

Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des infirmes atteints de diverses maladies les lui amenèrent. Et Jésus, imposant les mains à chacun d'eux, les guérissait. Des esprits mauvais sortaient de beaucoup d'entre eux en criant : « Tu es le Fils de Dieu ! » Mais Jésus les interpellait vivement et leur interdisait de parler parce qu'ils savaient, eux, qu'il était le Messie. 

Quand il fit jour, il sortit et se retira dans un endroit désert. Les foules le cherchaient ; elles arrivèrent jusqu'à lui, et elles le retenaient pour l'empêcher de les quitter. Mais il leur dit : « Il faut que j'aille aussi dans les autres villes pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du règne de Dieu, car c'est pour cela que j'ai été envoyé. » Et il se rendait dans les synagogues de Judée pour y proclamer la Bonne Nouvelle.



Jésus "interpelle" la fièvre de la belle-mère de Simon et c'est après avoir été interpelée par Jésus que celle-ci a quitté la malade, qui s'est empressée de se lever et de les servir. Voilà bien une étrange thérapie, qui parle au mal et peut-être même dialogue avec lui. Certaines fièvres ne se guérissent pourtant que comme cela et même que comme cela. Je connais bien des fièvres qu'aucun médicament ne guérit, mais qu'une parole peut guérir et a guéri. 

Puis, vient la foule avec toutes ses misères, des petites et des grandes. Suffit-il alors à Jésus de les interpeler pour guérir ? Le texte ne dit pas ça. Jésus fait preuve pourtant de compassion envers elle. Son geste alors est d'imposer les mains. On n'est plus dans la parole, mais dans le toucher. Un autre geste de guérison. Tenir la main, prendre dans les bras, caresser.

Cette attitude, qui n'a rien de magique, mais est simplement humaine, ne guérit pas tout. Le texte le dit : " des esprits mauvais sortaient de beaucoup" (mais pas de tous).

Ce qui est frappant, c'est aussi la réponse donnée. Qu'a fait Jésus de si extraordinaire pour être appelé "Fils de Dieu" ? Ne s'est-il pas comporté comme tout être humain doit le faire ? User de sa parole et de ses gestes pour réconforter et parfois guérir.

Il n'est point question de miracle dans ce récit.

Jésus le sait et il entend se protéger de la tentation d'être un thaumaturge. Ce n'est pas sa mission. Il le sait et, à tout instant, il doit éviter que sur ses actes on le désigne comme le Messie. Ne dites rien, leur dit-il !

Il n'a le plus souvent d'autre choix que se retirer dans un endroit désert, où la foule le traque encore. Il leur dit : ma mission première n'est pas de guérir les corps et les âmes, mais de proclamer la bonne nouvelle. Et cette bonne nouvelle, je dois la porter partout où je puis aller. Elle n'est pas réservée à quelques-uns, mais au plus grand nombre. Ne me gardez pas pour vous. Laissez-moi aller plus loin.

Mais quelle est-elle cette bonne nouvelle ? Quelle est donc cette nouvelle alliance qui vient après la première ?

Ils ne parvenaient pas à comprendre. Nous non plus, le plus souvent.

Certains, dans l'histoire de l'Eglise, ont cherché à l'exprimer. Paul le premier, avant même les autres. Souvent avec maladresse, parfois avec quelques illuminations. Des illuminations et des maladresses.


Ma conviction profonde est que la nouvelle alliance ne peut être définie par quiconque, même par Paul, ni les Pères de l'Eglise, et encore moins par une institution, fût-elle romaine et vaticane. Toute définition ne peut plus être qu'un essai.


Pour moi, mais c'est juste mon avis, le premier testament (comme on dit aujourd'hui) était l'aventure de Dieu avec un (son) peuple. Il en était le lien, le ferment et l'identité.


Avec le nouveau testament (on ne dit pas encore le deuxième, ni le second), l'aventure est devenue personnelle. Certes, le message de Jésus s'adresse à tous, mais surtout à chacun en particulier. Tous les épisodes relatés dans les évangiles en témoignent. De la samaritaine à l'homme riche, des doutes de Pierre au fils prodigue. Le temps est révolu de se retrancher derrière une religion instituée, organisée, avec ce qu'il faut faire, dire et croire.


C'est au fond de notre coeur que se joue notre relation à Dieu, pas en dehors.


Cela ne nous dit pas encore en quoi consiste la bonne nouvelle.


Et pourtant, c'est tellement simple. Il s'agit de vie et de mort. De la vie qui l'emporte sur la mort.Toutes nos morts. Tout ce qui nous empêche d'être pleinement vivants. Faut-il mettre des mots ? Il peut s'agir d'angoisses, d'une désespérance, d'addictions, d'une souffrance mal vécue, de récriminations, de haine, d'envie, de colère, de jalousie, du sentiment d'en avoir fait trop (ou pas assez), de culpabilité, du sentiment de n'être pas aimé (ou pas assez). Bref, ce qui enferme.


Voilà le terrain où la bonne nouvelle peut s'exprimer. Le lieu où la porte du tombeau peut être renversée.


La bonne nouvelle est d'abord pour notre monde, bien avant de concerner l'au-delà (même si elle le concerne aussi). Et cette bonne nouvelle, qui choisit la vie plutôt que la mort, au point d'avoir le pouvoir de nous "ressusciter", elle dépend de nous pour nous-même et pour les autres.










mercredi 5 septembre 2012

Les priorités du gouvernement fédéral

L'interview de rentrée du premier ministre fédéral a surpris beaucoup de monde : la priorité absolue du gouvernement est donc la sécurité. Mais laquelle ? Il s'agit apparemment de penser autrement le droit pénal et son exécution.

http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/article/758179/elio-di-rupo-non-a-l-impunite.html

Ce que je m'apprêtais à écrire l'a été, mieux que je n'aurais pu le faire, par un collègue de l'Université libre de Bruxelles, Philipe Mary, dans la Libre Belgique de ce jour : "La sécurité : une priorité absolument floue" (LLB, 6 septembre 2012).

http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/758745/la-securite-une-priorite-absolument-floue.html

Je ne puis qu'y renvoyer. Si le sentiment d'impunité ne doit plus exister (leitmotiv de l'interview), il ne suffira pas de durcir l'appareil législatif existant, comme le propose le premier ministre dans les quelques domaines qu'il propose. S'il est un domaine où l'impunité ne devrait plus avoir lieu d'être, c'est celui de la délinquance économique et financière. Que compte faire le premier ministre ? Quels moyens compte-t-il consacrer à cette fin ? Quelles actions compte-t-il entreprendre ?

Mais revenons au sentiment d'insécurité. L'insécurité dont souffrent les citoyens n'est-elle pas avant tout d'ordre économique ? Peur de perdre son emploi, peur pour l'avenir des pensions, peur de la précarité, inquiétude face à un marché de l'emploi en berne.

Ne nous trompons pas de champ de bataille. Il ne faudrait tout de même pas que le rôle des Etats consiste seulement à renflouer les banques quand elles font des erreurs et à les soutenir par ailleurs, tout en devant leur payer des intérêts pour financer les budgets des Etats dans l'obligation qu'ils sont de devoir assumer la faillite d'un système qui refuse d'assumer ses erreurs (ce système étant évidemment celui du libéralisme, de la libre circulation des capitaux, des marchandises, des emplois, de la mondialisation). Si l'on n'accepte plus l'impunité, il y a des impunités bien plus choquantes que d'autres.












dimanche 2 septembre 2012

Une religion de règles et d'obligations

Pour des générations de croyants, hier et encore aujourd'hui, être un bon croyant, être religieux, a consisté (et consiste encore parfois) à respecter des règles, des obligations. Mes parents ont été éduqués comme cela, mais ont évolué. Mon ami Az. vivait principalement sa religion musulmane selon ce mode : c'est par le respect scrupuleux des règles de la religion qu'il pouvait être identifié comme un bon musulman.

N'était-ce pas le mode prescrit par Moïse (Dt, 4, 1-2, 6-8) ? Votre identité, disait-il aux Hébreux, se reconnaîtra au respect des règles que je vous ai transmises. C'est à cela aussi que les autres peuples vous distingueront.

Reconnaît-on encore les chrétiens aujourd'hui à leur souci de respecter scrupuleusement les règles de l'Eglise ?

Certains, au Vatican, l'aimeraient encore.

Mais, il faut bien l'avouer, de l'eau a coulé sous les ponts. Il y a eu le concile Vatican II (trop tôt freiné dans ses intuitions d'avenir par l'aile la plus conservatrice de l'Eglise). Il y a eu le progrès des sciences humaines et de l'âme (psychanalyse, psychologie des profondeurs ...). Il y a eu surtout l'abandon d'un modèle fondé sur une norme sociologique au profit d'un autre qui questionne davantage l'individu.

L'évangile du jour donne pourtant la réponse (Mc, 7, 1-23). Aux pharisiens qui s'étonnent de ne pas voir les disciples de Jésus respecter les ablutions rituelles, Jésus répond, en citant Esaïe : "Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. Il est inutile le culte qu'ils me rendent ; les doctrines qu'ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes" (Mc, 7, 6-7). C'est dire que Jésus n'invente rien. 

Une identité ne s'acquiert pas par le respect de règles religieuses. On ne gagne pas son salut en étant scrupuleux. Paul ne dira pas autre chose : ce ne sont pas les actes, mais la foi qui seule ouvre la porte du salut (Rm, 3, 28).

Jésus pourtant devance l'avenir dans ce récit. Ne parle-t-il pas, à propos de l'homme, de ce qui est extérieur à lui et de ce qui vient du dedans de lui ? Certes, Jésus n'est pas très optimiste quand il évoque le dedans du coeur de l'homme : il ne parle que de pensées perverses (inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure). C'est pourtant assez lucide. Heureusement, rares sont ceux qui accumulent autant de défauts ...

L'invitation donnée par Jésus est de nous concentrer sur ce qui nous constitue au plus profond de nous-mêmes, avant de nous préoccuper de l'extérieur. Cela passe par un chemin de connaissance de soi : "Connais-toi, toi-même", disait Socrate avant lui.

Une fois le ménage fait en soi, rien de ce qui vient de l'extérieur ne peut plus nous rendre impur.

C'est le chemin auquel nous sommes conviés. Ce chemin est bien loin d'une religion fondée sur les règles et les interdits. Il est surtout plus exigeant.

Comment ne pas évoquer le décès, en ce week-end, du cardinal Martini, archevêque de Milan, à l'âge de 85 ans, une  grande figure de l'Eglise conciliaire et post-conciliaire, qui, lors d'une interview, il y a quelques jours à peine, regrettait le manque de vision et d'audace de la Curie et du Pape. Ce cardinal jésuite n'hésitait pas à dire que le discours actuel de l'Eglise avait deux cents ans de retard, ce qui l'inquiétait beaucoup.











samedi 1 septembre 2012

Le maître et les talents

Les deux lectures de ce samedi m'ont particulièrement posé question.

Dans la première (1 Cor, 1, 26-31), Paul décrit quels sont ceux qui font partie du cercle des chrétiens réunis autour de lui. "Regardez bien", dit-il : "Qu'y a-t-il parmi vous"? Réponse : "Il n'y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille" (1 Cor, 1, 26). Paul ne dit pas qu'il n'y a pas de sages, ni de puissants, ni de gens de bonne famille, mais qu'ils représentent une infime minorité. De quoi discréditer le groupe qu'il a créé aux yeux de certains sages, de certains puissants et de certaines bonnes familles. N'est-il pas dans la nature des hommes de se regrouper entre soi ? Pour Paul, ce n'est toutefois pas sans signification : "Ce qui est folie dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n'est pas, Dieu l'a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin que nulle créature ne puisse s'enorgueillir devant Dieu" (1 Cor, 1, 27-29). Comme toujours avec ce Nouveau Testament, né de Jésus, les perspectives sont renversées. Les alliances naturelles éclatent, les barrières doivent tomber : les sages, ceux qui savent mieux que les autres ne doivent plus rester entre eux, ils doivent se confronter aux fous de la société, composer avec eux, les plus fous n'étant pas toujours ceux que l'on croit ; les puissants, tous ceux qui détiennent une part de pouvoir, fût-elle minime, et qui peuvent se dire, grâce à ce pouvoir plus fort que d'autres, doivent s'abaisser jusqu'au plus faible ; les bien-nés, les décorés, les reconnus, les riches sont invités à rejoindre ceux qui, dans le monde, sont vils et méprisés. Quel programme !

C'est le moment de parler de programme pourtant ... aux Etats-Unis, pour une élection présidentielle, et,  en Belgique, pour un enjeu local (communal et provincial) évidemment moins capital. Ce que Paul a écrit mériterait d'être médité par tous les candidats aux élections, surtout par ceux - spécialement aux Etats-Unis - qui aiment tant mettre leur religion en avant dans la course aux électeurs.

La deuxième lecture - la parabole des talents (Mt, 25, 14-30) - est bien connue. Un maître partant en voyage confie à ses serviteurs la gestion de ses biens. Ils sont trois et chacun ne reçoit pas la même responsabilité. Sans doute, le maître a-t-il tenu compte des aptitudes de chacun, ce qui révèle qu'il est un bon maître, conscient des réalités. Les trois serviteurs pourtant ne vont pas réagir de la même manière. Les deux premiers vont faire fructifier ce qu'ils ont reçu, jusqu'à multiplier par deux ce qu'ils ont reçu. Quels excellents financiers que ces deux-là ! Un return de 100 % ! Le troisième a manqué d'audace, d'esprit d'initiative, il a redouté les récriminations, voire la sanction du maître, à son retour, au cas où il n'aurait pas été à même de lui rendre ce qui lui avait été confié. Il l'a donc caché et a rendu, sans intérêts, ce qui lui avait été confié. Il a été somme toute prudent, peut-être trop. La décision du maître est sans appel : ce serviteur timoré ne mérite pas grâce à ses yeux, il n'est pas invité à se réjouir avec lui, ni appelé désormais à quelconque fonction que ce soit. Et comble de l'humiliation - ou de l'injustice - le maître donne, en remerciement, au plus habile le capital qu'il avait confié au plus timoré.

Quand j'étais enfant, un talent était un talent. Comme je savais chanter, ma mère me disait que je devais cultiver mon talent, sinon Dieu ne serait pas content de moi. C'était simple et je m'appliquais à bien chanter.

Depuis que je suis en mesure de comprendre un peu mieux ce récit, il me choque beaucoup.

Je veux bien y voir un appel à l'audace, à l'initiative personnelle. Je trouve néanmoins profondément injuste la décision du maître. Pourquoi donner plus à celui qui a plus ? Et retirer même à celui qui n'a rien ? Les adeptes du capitalisme libéral doivent se réjouir d'une telle solution !

Bien entendu, les biens dont il est question peuvent être entendus comme des biens spirituels à entretenir, à faire fructifier, mais la sanction me paraît sévère. Celui qui est timoré n'est-il pas un faible ? Ne mérite-t-il pas, dans le fond, plus d'attention que les autres ?

Je l'avoue, j'ai de la peine à concilier cette parabole avec la première lecture de Paul.







Florilège

Peu d'inspiration, ce jour.

Je m'en réfère à d'autres

"Il faut être heureux pour rendre heureux. Il faut rendre heureux pour être heureux" (Talmud).

"Pardonner par erreur me plaît davantage que punir à tort" (Saladin).

"Mon fils, alors âgé de huit ans, me demanda : "Si dieu existe, peut-il tout ? - Oui, pourquoi ? - Alors, peut-il décider qu'il n'existe pas ?" (J. Attali, Dictionnaire amoureux du judaïsme, Plon/Fayard, 2009, 307).

"Je me suis desquamé de mon moi comme un serpent se dépouille de sa peau, puis j'ai considéré mon essence, et je vis que j'étais Lui" (Abû Yazîd Bistâmi, sage soufi).

"J'ai eu trois éducations : la rue, l'école et la Bible. C'est finalement la Bible qui compte le plus" (Duke Elllington).

"Entre l'Islam et l'Occident, il ne faut pas chercher le compromis, mais au contraire l'Absolu, car le propre du relatif (et qu'est-ce que le compromis si ce n'est le relatif par excellence ?) est de diviser et seul l'Absolu peut unir" (Nadjm oud -Dim Bammate).

"L'amour et la raison ne s'embrassent pas ou alors ce n'est plus ni l'amour, ni la raison " (Jean-Yves Leloup).

"Que tous soient Un, comme toi Abba, tu es en moi et toi en moi " (Jn, 17, 22).

Connaissez vous les six juifs qui ont changé l'histoire du monde ? Moïse parce qu'il a dit : "Tout est loi". Jésus, parce qu'il a dit : "Tout est amour". Spinoza, parce qu'il a dit : "Tout est nature". Marx, par ce qu'il a dit : "Tout est argent". Freud, parce qu'il a dit : "Tout est sexe".  Enfin, Einstein, parce qu'il a conclu : "Tout est relatif".