Rechercher dans ce blog

vendredi 14 décembre 2012

Lieux de désert

Des photos parfois disent plus que des mots. Je m'interrogeais, il y a quelques jours, sur la fascination du désert, du retrait, qui n'a cessé de toucher des hommes depuis les temps les plus anciens et partout au monde.

Voici quelques photos de monastères au désert.





Monastères dans les météores en Grèce




Monastère de Mar Moussa en Syrie



Monastère bouddhiste de Taktshang au Bouthan



Monastère copte en Egypte





Monastères au mont Athos (Grêce)



Monastère Sainte Catherine au Mont Sinaï

Et puis plus proches de nous.



L'abbaye cistercienne de saint Honorat sur l'ile de Lérins au sud de Cannes





L'abbaye Notre-Dame d'Orval

Les hommes et les femmes qui vivent là n'y seraient pas s'ils n'avaient fait d'abord un long chemin sur eux-mêmes, un chemin où il s'agit d'être de moins en moins préoccupé de soi, pour faire de l'espace à autre chose ... appelons-le Dieu.

Il ne faudrait pas oublier les nombreux monastères d'aujourd'hui qui ont choisi d'être juste un peu à l'écart ou au coeur des villes. Car le désert s'y trouve aussi. Ils sont plus discrets que leurs prédécesseurs, mais la vie qui les anime n'est pas moins grande.

Mon monastère à moi pratique ce juste milieu entre le retrait et l'ouverture, entre l'écart et l'accueil, avec beaucoup de modestie. C'est pourquoi je m'y sens bien.





Des monastères vivent aussi au coeur de la ville, quand d'autres se trouvent à la campagne : je pense particulièrement à mes soeurs bénédictines de la Paix-Notre-Dame, au boulevard d'Avroy, à Liège ; mais il faudrait aussi parler des fraternités monastiques de Jérusalem, dont la vocation est d'être présentes dans les villes et les lieux fréquentés (notamment par le tourisme).






Ces lieux au désert,  ou suscitant des espaces de désert au coeur du monde, me fascinent depuis toujours.

Permettez-moi de le partager.






jeudi 13 décembre 2012

Quand la vie s'en va peu à peu

Mon papa m'inquiète. Il s'éteint peu à peu. Comme si la vie le quittait. L'intellect est toujours bien présent, mais l'âme et le corps ne suivent pas.

L'âme : elle ne vit plus que par les souvenirs. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : son dévouement inconditionnel à ma mère, l'amenant à se surpasser pour assumer, toujours et encore, bien des choses dans la maison, mais au prix de quels efforts. Le pire : des souvenirs, des photos, du passé, qui nourrissent tout à coup en lui de la rancoeur et de la jalousie.

Le corps : lui, qui était un grand sportif, sait à peine marcher. Cela me fait mal de le voir ainsi avec ses deux cannes. Dimanche dernier, il est tombé, sans se faire mal, au restaurant. Le lendemain, il a été pris de paralysie, il était adossé au mur sans pouvoir avancer. Ma mère, qui est une gazelle à deux cannes et qui l'avait devancé, est revenue en arrière. Que faire ? Finalement, ils sont rentrés et mon père s'est endormi. Il dort tout le temps, me dit ma mère, sauf la nuit. Hier, ils avaient décidé d'aller manger tout près de chez eux à la Cinecitta, où les patrons les considèrent comme des membres de la famille ; mon père n'a pu aller jusque là, ils ont dû faire demi-tour. Tout cela m'émeut au possible. Je me sens démuni. Je voudrais être là, mais pour quoi faire ? Et puis, mon père n'a aucune confiance dans les médecins. Il sait mieux qu'eux ce qui lui convient, dit-il.

Ma mère m'étonne. Elle a le même âge que mon père et une vitalité étonnante. Elle est d'ailleurs en train d'imaginer sa vie en maison de repos, quand mon père ne sera plus là ... Et elle ne veut pas d'un mouroir. Elle veut un lieu où elle pourra rencontrer d'autres dames bien pour parler entre dames (mon père assez possessif l'aurait privée, depuis des années, de contacts avec des amies). Elle a été horrifiée par un reportage de la RTBF où l'on filmait les pires hospices pour vieux. Des grosses femmes en chaise roulante, sans élégance, qu'on lave dans leur fauteuil ... ma mère ne veut absolument pas de ça !

Le grand âge - mes parents ont 90 ans - pose bien des questions. La vie qui s'en va. La vie qui dure. Pourquoi ? Comment accompagner justement ?

Je ne sais pas de quoi Noël sera fait.

Bref, je sens que ma présence est importante.


Le mariage pour tous, l'amour et l'humour

La commission des lois du Parlement français a souhaité entendre, à propos du "projet de mariage pour tous", des experts de pays (dont un belge) où le mariage homosexuel et l'adoption par des homosexuels sont aujourd'hui permis. Ils étaient à peine une dizaine pour les entendre.

La droite reproche à la gauche d'entreprendre une réforme sans débat, mais quand il s'agit de débattre et surtout de s'informer personne n'est là. Le débat sera ainsi fait de préjugés racoleurs.

Les religieux (ah ...  monseigneur XXIII et monseigneur Barbarin !) appellent aussi au débat, après avoir proféré les pires inepties : le mariage gay serait la porte ouverte à l'inceste, la zoophilie, sans compter que l'humanité risque de disparaître s'il n'y a plus que des couples gay. La bêtise des arguments est telle qu'elle occulte la principale question : dans un Etat laïc, et pour une simple réforme du Code civil, que viennent faire ces voix religieuses ? Elles s'estiment, on le sait, les gardiennes de valeurs mais ces valeurs semblent bien déconnectées de la réalité. Elles exigent pourtant un débat "préalable".

Quand un couple gay demande le mariage, soit la reconnaissance d'un projet de couple avec les mêmes droits que tous, projet qu'on imagine mal sans amour, sinon ils ne feraient pas la demande, il est confronté à deux obstacles :
- le Code civil ne le lui permet pas ;
- les religions non plus. Dans le cas des Eglises chrétiennes, c'est particulièrement scandaleux. Comment peut-on prêcher une religion de l'amour et fermer les yeux sur certains amours ?

Dans un débat où les extrêmes aiment faire entendre leur voix de manière plus ou moins violente, les humoristes et les gens de culture peuvent donner un autre regard.

Ainsi François Reynaert, dont j'adore la chronique dans le Nouvel Observateur, a trouvé un ton juste mettant, comme souvent, avec humour, les gens devant leurs contradictions.

http://tempsreel.nouvelobs.com/mariage-gay-lesbienne/20121130.OBS1055/cathos-de-mariage.html

Morceaux choisis :

Mgr André XXIII a déclaré, à Lourdes : "le mariage gay est une supercherie". Il fallait oser, dit-il, dans un lieu à ce point construit sur une énorme supercherie !

Pourquoi exiger un débat préalable, alors que, dans une démocratie, c'est au Parlement que se situe le lieu du débat ?

Comment conciliez-vous vos opinions si tranchées avec les Ecritures sur lesquelles vous vous fondez ?

" Le fait est que l'interminable pow-wow rêvé par le cardinal et ses amis pourrait avoir un avantage : leur permettre d'éclaircir quelques points de doctrine qui nous échappent. Officiellement la morale familiale religieuse est limpide. Elle se résume à ce slogan très ressassé : "Une famille, c'est un enfant avec un papa et une maman. Les textes sont moins clairs. Comme nombre d'exégètes l'ont remarqué, pour un chrétien, la vraie famille, c'est d'abord celle de Jésus, c'est-à-dire un enfant avec deux papas. Le musulman parle au nom du Coran, qui autorise la polygamie. Pour lui, une famille, c'est donc éventuellement un papa et quatre mamans. Que dire de l'Ancien Testament, cher au grand rabbin ? Nul n'ignore le passage fameux de la destruction de Sodome (Genèse, 19), qui servit entre autres à pourrir la vie aux populations aujourd'hui concernées par l'extension du mariage. On oublie de dire comment Dieu s'arrangea pour repeupler la Terre après son coup de sang. Il permit aux filles de Loth, seul survivant, de coucher avec leur père. Dans la Bible, une famille, c'est donc aussi un enfant, un papa et une maman, mais il arrive à celle-ci d'être également sa soeur".

Reste une question capitale. Elle porte sur la réaction assez primaire de celui qui s'estime lésé dans ses droits parce qu'on les étend à d'autres. Une certaine France catholique n'a pas encore digéré la révolution, semble-t-il.
A lire aussi : ce texte d'Olivier Py, homme de culture et chrétien malgré tout :

dimanche 9 décembre 2012

Le désert pourquoi ?

Pourquoi, depuis les temps les plus anciens, des hommes ont-ils choisi de vivre dans le désert, sans y être contraints par la nécessité, mais en vertu d'une démarche personnelle, intérieure, spirituelle ?

Pourquoi le désert tient-il une telle place dans la destinée de tant de grandes figures ? Pourquoi en est-il ainsi dans toutes les religions du monde ?

De Jésus, on raconte que c'est au désert qu'il a subi trois tentations à l'issue desquelles il a découvert qui il était et quelle serait sa place en ce monde (Lc, 4, 1-13 ;  Mt, 4, 1-11 ; Mc, 1, 12-13). Il lui arrivait aussi, à certains moments de son existence, de se retirer, de s'octroyer des temps de désert, comme pour se remémorer cet événement fondateur et puiser à une source qui lui était propre, qu'il n'hésite pas à nommer "son Père". Pour celui qui n'a jamais vécu une telle expérience, de tels propos sont évidemment incompréhensibles. L'expérience est pourtant ouverte à tous ... il "suffit" de se débarrasser de tout ce qui encombre, à commencer par les préjugés, et de se mettre à nu.

La liturgie de ce deuxième dimanche de l'attente nous dit du cousin de Jésus, Jean-Baptiste, que la parole de Dieu lui fut adressée " dans le désert " (Lc, 3, 2). Et à la différence de Jésus, Jean ne cessera jamais de prêcher son baptême de conversion " dans le désert ", comme si cette configuration était essentielle à la diffusion de son message. Il se passe donc des choses particulières dans le désert.

Pour un juif, l'expérience du désert a un sens bien précis. La mémoire du peuple juif, le peuple avec qui Dieu a proposé de faire alliance, est habitée de l'errance dans le désert qui a suivi la sortie d'Egypte. Un temps fait de doutes, de récriminations (beaucoup) et d'une alliance sans cesse réaffirmée par un Dieu de patience.

Le désert serait-il ainsi le lieu particulier où nos doutes, nos récriminations, nos objections trouvent à s'exprimer librement, entièrement ? Mais aussi le lieu où s'opèrent les conversions.

Au quatrième siècle, des chrétiens, nés chrétiens ou convertis, feront le choix d'une vie dans le désert. Ils vivaient en Egypte (Antoine, Pacôme, Macaire ... plus tard, Augustin, Basile). Ils sont à l'origine du monachisme chrétien dans ses deux expressions principales : l'érémitisme (les anachorètes) et le cénobitisme (la vie retirée mais dans une communauté de frères).

Que signifiait le désert pour ces pères dits "du désert" ?

Trois aspects me frappent particulièrement :

- le désert est un lieu hostile à la vie; il est sec, fait de pierres. Les premiers moines ont pourtant eu la conviction que, même au désert, la vie est possible. Il fallait pour cela une grande foi, car il s'agissait  pour eux, outre la difficulté de la vie concrète, de se confronter à leurs propres déserts, pour faire naître de la vie (cette vie, bien réelle, amènera à eux des pèlerins de tous ordres venant chercher "une parole de salut", comme disent les Apophtegmes) ;

- le désert, à l'époque des Pères n'était pas totalement inhabité. On y croisait des brigands (cfr. les 40 voleurs d'Ali Baba ...) ; on y croisait des pauvres hères espérant échapper à leurs créanciers ;  on y rencontrait aussi des opposants à l'Empire. Les moines de l'époque avaient donc choisi de vivre à proximité des marginaux les plus extrêmes, les plus perdus. Cela ne peut que questionner bien entendu les communautés monastiques d'aujourd'hui. Dans quel désert vivent-elles ? Un désert protecteur ou au milieu d'un désert peuplé de marginaux ?

- en choisissant de vivre au désert, les Pères manifestaient aussi le rejet d'une certaine manière de vivre, celle de leurs contemporains hellénisés ou romanisés. Il s'agissait pourtant moins peut-être de dénoncer que d'affirmer en témoignant par la vie. Cela ne peut qu'interpeler aussi les communautés monastiques d'aujourd'hui.

Ces anciens posent décidément question.

Sommes-nous prêts à plonger dans le désert, comme ces pères ? Pour nous-mêmes et, le pas franchi, pour les autres ?









vendredi 7 décembre 2012

Les rencontres du solitaire

Je suis par nature un solitaire qui pense trouver sa nourriture sans passer par les autres. Qui était-il donc cet individu qui, étudiant à l'abbaye de Val-Dieu, avec d'autres étudiants, préférait une promenade solitaire dans le parc, à une partie de ping-pong ou de baby-foot ?

Ma marginalité solitaire a naturellement nourri en moi de la culpabilité. N'était-il pas évident que je devais être "avec les autres", alors que je ne le pouvais pas ?

J'ai découvert finalement, mais cela n'a pas été simple pour moi, que l'autre - celui qui joue au ping-pong - avait peut-être quelque chose à me dire. Bien souvent encore, je finis par m'échapper dès le début de certaines conversations, peut-être intéressantes.

Je dois le reconnaître, je fais plus de rencontres, quand je suis au monastère, que lorsque je rejoins mon appartement et mon fils. Car, au monastère, par je ne sais quel miracle, on est invité à se raconter, à se dire en vérité. Ainsi, de confidences en confidences, des liens se créent.

Il arrive que ces liens débordent le cadre du monastère. Merci Bernard que j'ai rencontré là-bas récemment. Ton parcours est au moins aussi hors norme que le mien, mais tu m'en parles avec tellement de franchise. Nous avons décidé de porter ensemble nos cheminements en en parlant, conscients que nous les mettons tous les deux dans une perspective commune que nous appelons la foi. Un bien commun bien difficile à définir, cela dit.

Merci aussi à Bruno, un fidèle du lieu, entre deux voyages pour Caritas International, lui, avec qui je me trouve bien des connivences (notamment musicales).

Merci encore à Nikita (Alexandre), sa voix profonde, son calme, son ouverture. Un autre fidèle.

Tous feraient de bons moines. Ils en ont l'étoffe. Mais la vie crée bien des surprises. A Bernard, je disais encore ce matin qu'il doit aller au bout de ses surprises ...

Et puis, j'ai retrouvé, hier soir, pour un souper improvisé, mon ami Michel. Entre lui et moi, il y a eu une rencontre un jour de nos 20 ans, puis une autre inopinée 20 ans après. Depuis, nous sommes des amis, pas toujours d'accord, mais très attentifs l'un à l'autre. Il a un réel talent pour le discernement, notamment avec Sam. Il est, pour lui, comme un tonton patient et protecteur, quand moi je me sens un peu à bout. Cette relation entre Sam et mon ami Michel, qui a mon âge, est surprenante.

Michel, lui aussi, à 20 ans, voulait vivre une vie de moine, à l'abbaye de Rochefort. Il y est resté un certain temps. Etait-il alors le personnage fantaisiste et un brin provocateur qu'il est aujourd'hui (mais pas que) ? Je ne suis pas dupe quand il me titille sur la foi, la religion, l'Ecriture pour me déstabiliser, il sait très bien qu'il ne fait alors que me renvoyer à lui-même. J'aime beaucoup mon ami Michel ... et son mari tout autant.

Et puis, Aziz m'a appelé, hier, au téléphone de là-bas au Maroc. Il me trouvait moins présent sur le net, ces derniers temps (il ne l'est pas davantage) et espérait des nouvelles. Quel bonheur de l'entendre ! Aziz est mon frère de coeur et il est clair qu'une profonde affection nous lie au-delà des mers.

Il y en d'autres bien entendu qui ont croisé mon chemin et laissé une trace de leur passage. Qu'ils me pardonnent si je ne les mentionne pas ici.

Je finis par me dire que je ne suis pas si solitaire que cela ...


lundi 3 décembre 2012

Lectures de ce mois

Trois livres lus ce dernier mois que je recommande.

Erri de Luca, Le jour avant le bonheur, Gallimard, 2010 (pour la traduction française), aussi dans la collection Folio, n° 5362.

L'histoire se passe à Naples dans l'immédiat après-guerre. Elle nous fait rencontrer Don Gaetano, concierge de son état, et son protégé, le narrateur, dont on ne saura jamais le nom. Don Gaetano est un sage à sa manière, généreux, soucieux de faire grandir celui que le hasard lui a confié. Celui-ci nous le suivons à l'école, dans les petits travaux que son mentor lui confie et dans son amour pour une jeune fille, entraperçue un beau jour à une fenêtre, une jeune fille qui ne lui voudra pas que du bien. Toute une galerie de personnages bien typés entourent les protagonistes de cette histoire, récit d'initiation, qu'habitent une grande tendresse et une profonde humanité.




Richard Powers, Le temps où nous chantions, Le Cherche Midi, 2006 (pour la traduction française), aussi dans la collection 10/18, n° 4053.

Un livre entièrement habité par la musique, couvrant un demi-siècle d'histoire américaine et narrant l'histoire d'une famille improbable : lui, juif allemand fuyant le nazisme; elle, une jeune femme noire, rencontrée lors d'un concert; eux, leurs trois enfants, tous musiciens de talent. Au-delà de l'amour, c'est bien la passion de la musique qui lie cette famille leur offrant un sanctuaire de paix et les menant à cultiver un non-conformisme bien à eux. C'est toute l'histoire de l'Amérique, du rêve américain, de l'identité, du temps qui passe qui est balayée à travers le prisme très particulier de cette famille peu banale de surdoués pour la musique. De ce livre exceptionnel, on sort plus humain.




Le troisième livre que j'ai lu et vous recommande entretient, lui aussi, des liens étroits avec la musique :  Zhu Xiao-Mei, La rivière et son secret. Des camps de Mao à Jean-Sébastien Bach, l'itinéraire d'une femme d'exception, Robert Laffont, 2007.





Zhu Xiao-Mei est née, en 1949, dans une famille originaire de Shangaï, une famille cultivée, de "mauvaise origine", comme le décrétera le régime communiste : c'est-à-dire bourgeoise. A l'âge de trois ans, déjà, elle est fascinée par le piano de sa mère, cet objet qui répond quand on le caresse. Elle l'apprivoisera grâce à sa mère qui lui fait jouer alors le plus beau de la musique occidentale. Ses dons l'emmènent tout naturellement au conservatoire, bien que sa famille soit devenue pauvre. C'était sans compter sur la folie du président Mao et son emprise  irrationnelle. Le Grand bond en avant sera un retentissant échec, réduisant à la famine plusieurs millions d'individus. La révolution culturelle suivra : pour Xiao-Mei, à force d'embrigadement et d'auto-critiques, cela sera la rupture avec ce qui la faisait vivre, ce qui l'animait, l'attirait tant : la musique. Huit ans de ses années de jeunesse lui seront volés, des années passées en camp de rééducation, pour transformer en révolutionnaire la bourgeoise dévoyée par cette musique d'ailleurs. Le pire, elle l'avouera, aura été de succomber et de devenir une communiste convaincue.

La musique la ressuscitera. Elle retrouvera grâce à elle le chemin de son coeur. Elle pourra enfin regarder en face son père qu'elle avait fini par haïr car il était d'origine bourgeoise. Elle pleurera sur le destin de sa grand-mère, morte dans la misère et qu'elle avait fini par mépriser par idéologie. Libérée du camp, elle retrouvera son ancien professeur, ce maître qui lui faisait fermer les yeux en jouant pour intérioriser davantage le mouvement musical. Débutera alors une carrière de pianiste reconnue à Hong-Kong, aux Etats-Unis, puis en France. Elle est aujourd'hui professeur au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. 

Des variations Goldberg - son interprétation la fera connaître en occident - elle dit : " Les variations Goldberg remplissent désormais toute mon existence. Il y a tout dans cette musique, elle suffit à vivre". Et, concernant la trentième variation : "Plus je la travaille, plus elle me bouleverse. Bach, en mêlant deux chansons populaires à la basse formant l'ossature des variations, atteint les sommets de son art : le profane donne naissance au sacré, le contrepoint le plus savant à la plus grande simplicité".




Un extrait des variations Goldberg par Zhu Xiao-Mei

dimanche 2 décembre 2012

Ma place au monastère

Je viens de vivre un mois "en immersion" avec mes frères de Wavreumont et j'en suis heureux. Des voix familières du monastère m'ont dit : "tu es le 16ème moine" ou "on a pris l'habitude de te voir, on imagine mal que tu ne sois plus là".

Ces paroles m'encouragent, mais je ne suis pas dupe. La seule question pour moi est la suivante : quelle est ma place en ce monde ?

Et bien, c'est la première fois de ma vie que je me sens à ma juste place. Dans mes vies antérieures, privée et professionnelle, j'ai toujours été assis entre deux chaises. Et je devais toujours faire appel à ma volonté pour être à la hauteur du rôle qui m'était dévolu. Il en résultait une tension, insupportable parfois.

Au monastère, plus de tension, je suis simplement moi-même. Les frères n'ont pas d'attente démesurée à mon égard, même quand ils me croient apte à résoudre toutes leurs questions informatiques.

En un mois, j'ai fait bien plus de rencontres que dans mon quartier.

Le premier était SDF, il se faisait héberger de monastère en monastère; il était "rebelle" et il n'avait pas toujours tort dans sa rébellion. Il fallait avant tout l'écouter, à défaut de pouvoir l'aider. Il assistait aux offices et était présent lors de la prière silencieuse, toujours un peu bruyant cependant. Le second cherchait à concilier sa foi avec un mariage problématique et le désir d'une autre vie. A un peu plus de trente ans, il vivait un passage fort semblable au mien. A l'écoute, s'est joint le partage et une promesse de continuer ce partage. Le troisième avait été missionnaire en Afrique pendant 30 ans, au Congo. Il fallait entendre cet homme de la brousse à propos des prélats du Vatican, ce n'était pas triste.

Et puis, fr. Renaud m'a proposé de participer à deux sessions de formation :

- la première était musicale et destinée aux chantres de plusieurs monastères avec le père Henri Dumas. Elle concernait la pratique de la psalmodie en français. Il s'agissait d'abandonner certaines mauvaises habitudes bien ancrées dans les communautés pour un chant plus léger, plus dynamique, plus signifiant. On alternait les exposés théoriques avec les exercices pratiques et les exemples (bons et mauvais) enregistrés. J'ai ainsi rencontré, parmi la vingtaine de participants, des personnes d'une grande bienveillance, plus ou moins douées pour le chant, mais d'une extrême bonne volonté. L'exercice final - le choeur des femmes (15) alternant avec le choeur des hommes (4) - fut réussi. Comme fr. Etienne était à l'orgue, soeur Petra a fait l'homme d'appoint ...

- la seconde était le début d'un cycle sur l'histoire du monachisme : une rencontre avec les pères du désert, ces premiers moines chrétiens du 4ème siècle, installés d'abord en Egypte, puis dans tout le pourtour méditerranéen. Scruter les textes les concernant était passionnant, particulièrement les Apophtegmes, une compilation d'anecdotes et de paroles "de salut" données par les sages du désert (un "abba", le plus souvent, plus rarement, une "amma"). Les anecdotes sont parfois amusantes et le message délivré souvent sous forme d'énigme. Nous nous prêtions alors au jeu de l'interprétation. Pour cette session, j'étais le seul homme (sauf fr. Etienne qui était l'enseignant). Les autres étaient novices ou profès en formation. Ces plus ou moins jeunes novices bénédictines étaient entourées de leur maîtresse des novices et parfois même de leur mère abbesse. Des personnalités bien affirmées, qui, sous un extérieur parfois impressionnant ou peu engageant, se sont révélées au fil du temps bourrées d'humour et d'une grande humanité (le témoignage de mère Marie-Odile, abbesse au monastère de la Vigne à Bruges, reconnaissant, malgré son grand âge, s'être trompée plus d'une fois et avoir été remise sur la voie par ses jeunes novices, était fort émouvant). Je retrouverai prochainement soeur Charlotte (la plus jeune, novice à l'abbaye de la Paix-Notre-Dame à Liège), soeur Samuel (de Hurtebise), son franc-parler, très terre-à-terre et son humour, et puis ces sept délicieuses novices de Bruges, originaires de Madagascar, jolies comme des coeurs, au sourire craquant, d'une belle simplicité. De telles rencontres font un bien fou.

Hors les temps de formation, j'ai beaucoup travaillé. Le  temps passe vite au monastère, car jamais on n'y est oisif. Il y a bien sûr les offices chantés (5 fois par jour), le temps consacré à la lectio divina (une lecture méditée et priante de la Parole de Dieu) et le temps de la prière solitaire et silencieuse. Puis, il y a le travail, intellectuel ou manuel. J'ai fait du ménage; j'ai offert mon aide à l'hôtellerie; j'ai travaillé au jardin; j'ai trié et rangé des revues bibliques, liturgiques et théologiques, d'art aussi; j'ai aidé à l'atelier de peinture (un travail de manutentionnaire sans prétention); j'ai joué mon rôle dans les contacts avec les media. J'ai lu beaucoup aussi. Je l'avoue, j'ai renoncé à lire jusqu'à la dernière page la thèse de Jean-Luc Marion à propos des confessions de Saint Augustin : Au lieu de soi, l'approche de Saint Augustin (P.U.F., 2008). Je ne suis pas loin de partager les propos de Mgr Dagens, en réplique au discours de Jean-Luc Marion, lors de sa réception à l'Académie française : " Il m'arrive, monsieur, de partager les tourments de vos lecteurs non initiés à la phénoménologie, lorsqu'ils essayent de vous comprendre ... on pourrait avoir l'impression que vous jouez avec les mots, en les faisant cliqueter à plaisir". Je me suis rattrapé avec des auteurs plus à ma portée : d'une part, Simone Pacot  et son chemin d'évangélisation des profondeurs, d'autre part, Marie Balmary, particulièrement son ouvrage intitulé La divine origine (Dieu n'a pas créé l'homme) (Grasset, 1993).

La communauté monastique que j'ai choisie me correspond par sa simplicité et son ouverture aux autres et aux idées.

Quand j'y vivrai à temps plein, j'espère garder intactes mes amitiés d'avant. Un espace sera toujours ouvert pour la rencontre et les retrouvailles, au monastère ou ailleurs.