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samedi 5 janvier 2013

L'évangile selon Samuel

Dans la tourmente qui nous envahit, ces derniers jours, avec mon père déclinant, mon fils Samuel incarne plus que tout autre l'esprit de l'évangile.

Il l'incarne d'abord dans la famille, comme son frère. Sa disponibilité pour ses grands-parents est totale qu'il s'agisse de courir pour relever Papi tombé une fois de plus ou d'être aux côtés de Mami, qui n'a pas pu venir à l'hôpital, avec mon père et moi, et pleure. Mes deux fils ont une profonde affection pour mes parents.

Ce soir, Samuel est invité à un souper raclette. Nous lui avons dit d'y aller. Ma mère et moi veillons.

Il est invité chez un client de la taverne de l'Yser.

Qu'il est difficile de se départir de ses préjugés sur les gens !

Les clients de l'Yser ont souvent un look peu compatible avec une famille "B.C.B.G." chrétienne ..., mais Samuel m'a démontré - j'en suis convaincu - la richesse humaine des paumés et des gens simples qu'il y croise.

Celui qui invite, ce soir, est un ancien tox - son visage ravagé en témoigne - et ses cheveux longs dans la nuque peuvent susciter une réaction de rejet chez certains. Cet homme paisible passe de longues journées au bord du fleuve à pêcher. Cet homme est sorti de la dépendance à la drogue. Il est comme un ressuscité, sorti du chemin de mort. Samuel m'a dit qu'il était prêt à nous aider en cas de coup dur.

Samuel a aussi facilité un rapprochement entre mes parents et leurs voisins du dessus : un ancien pompier, remarié, dont le fils s'appelle Xavier. Ceux-ci veillent aussi. Ma mère peut les appeler en cas d'urgence. Et ils ont été présents à ses côtés pendant que j'étais à l'hôpital avec mon père, avant que Samuel n'arrive et après.

La bonté existe réellement et, malgré ses quelques révoltes, mon fils Samuel a le don de l'exprimer, de la susciter, de l'encourager.

Oui, la bonté existe.


vendredi 4 janvier 2013

Les menus de madame Quointen

Ma mère, qui aime anticiper, est en train de faire le tri de tout ce qui est à jeter chez elle, afin que je ne doive pas le faire, moi, le jour où.

Cela énerve mon père, pour qui rien n'est jetable, et moi-même, au moins autant, qui me sent privé de souvenirs familiaux. Elle m'avait déjà fait le coup, lors de leur déménagement en appartement, où elle avait jeté la plupart des photos de mon enfance, car il n'y aurait pas assez de place pour garder tout ça. Me demander mon avis préalablement ne lui a alors pas effleuré l'esprit.

Elle a voulu remettre cela aujourd'hui. Comme mon père ne va vraiment pas bien et qu'il faut songer à une maison de repos, pour eux, pour elle, sûrement pas pour lui tout seul, elle commence à faire le tri et à jeter ... pour que je n'aie pas à le faire. L'intention est bonne. Heureusement, j'étais là pour éviter le pire.

J'ai ainsi découvert que ma mère n'avait pas jugé bon de garder les photos de mon enfance, mais qu'elle avait conservé tous les menus des banquets familiaux (mariages, communions ... enterrements) et les faire-part qui vont avec depuis des lustres.

Dans la famille de ma mère, ils étaient au moins quarante pour ces agapes, et on imprimait des menus. Aujourd'hui, nous sommes juste cinq : mes parents, mes deux fils importés et moi. On n'imprime plus de menu.

Derrière ces menus familiaux, il y avait une cuisinière toujours la même : madame Quointen (orthographe non certifiée). Elle était la cuisinière attitrée des fêtes de famille. Ses menus se ressemblaient beaucoup. J'ai été très touché en les parcourant.

Que mangeait-on, lors des repas de famille, la mienne, il y a quarante ou cinquante ans ?

D'abord, les repas duraient longtemps, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Ensuite, on ne misait pas trop sur les amuses-gueule. Il fallait se réserver pour les choses sérieuses.

Invariablement, il y avait un potage ou un consommé. Le potage était toujours une crême de cresson et le consommé, un "oxtail", un consommé à la queue de boeuf.

Il y avait toujours une entrée froide. Jamais d'huîtres, ni de homard, ni de fruits de la mer. On attendait les vacances en Bretagne pour cela. On mangeait plutôt un saumon "en bellevue", avec ses deux sauces (la sauce cocktail, avec sa pointe de whisky, et la sauce Vincent, une mayonnaise parfumée et colorée avec des herbes vertes). Moins souvent, on mangeait des filets de truite fumés (avec des betteraves rouges et une sauce au raifort). Quant à ma mère, elle proposait parfois un rôti de veau en gelée et petits pois, avec une sauce "gribiche". Des préparations que je n'ai plus jamais mangées depuis.

Avant le trou normand, une volaille s'imposait. Pour un repas de roi, une bouchée à la reine faisait souvent l'affaire. Mais attention ! Les bouchées à la reine de madame Quointen étaient exceptionnelles : le poulet fondait, la sauce était légère et crémeuse et le feuilleté feuilletait.

Le calvados (directement importé de chez mon oncle breton) faisait office de pause.

Venaient alors les choses sérieuses : soit un rôti de boeuf (rôti à point) avec sa jardinière de légumes, soit un gigot d'agneau (rosé) avec ses garnitures, soit (en fonction de la saison) un filet de biche, sauce "grand veneur", ou un rable de lièvre, sauce moutarde (mon préféré). Je n'ai jamais aimé, quant à moi, les pommes (poires) et airelles, je leur préfère les champignons des bois.

Il était temps de passer au Bourgogne et aux fromages. Le ton était monté. Les bedaines étaient dilatées. Les esprits vacillants. Les rires bien présents.

Suivait alors - horresco referens - un gâteau ! Pas un moëlleux au chocolat portion individuelle réduite. Non, un Saint Honoré ou, pire encore, un "moka". D'un bon gâteau, on disait alors, dans ma famille, qu'il devait être "glo", c'est-à-dire être saturé de crème au beurre, de crème fraîche et de rhum. Help !

Cela aurait pu être fini ... Non, les hommes passaient alors au cognac , au vieux whisky, et aux cigares, pendant que les femmes commençaient la vaisselle. Ma grand-mère, elle, aimait encore bien un dé à coudre de Chartreuse verte !

Comment ont-ils survécu? Il leur suffisait de trois jours pour se remettre sur pied.

Ils passaient alors, il est vrai, dès le lendemain, au bouillon de légumes et au poisson maigre.


jeudi 3 janvier 2013

Cher Sylvestre ...

Quand on vous parle de Sylvestre, à qui pensez-vous ?

Celui-ci :





Ou celui-là ?




Sylvestre, le chat, est indissociable de Titi, le canari. L'un veut manger l'autre. L'autre déploie des trésors d'imagination pour éloigner le vilain matou. Le dit matou succombe plus souvent qu'à son tour à ses propres et sombres stratagèmes. Il faut dire qu'un des deux protagonistes est futé et l'autre un peu moins. Le fort n'est pas toujours celui qu'on croit. Quelle leçon ! C'était l'époque où les studios d'Hollywood véhiculaient un certain message, avec beaucoup d'humour et un brin d'irrévérence. J'adore !

Tiens, mais qui est donc l'autre Sylvestre, le saint qui s'est vu offrir le plus de feux d'artifice depuis que les feux d'artifice existent ? Sylvestre Ier, pape, gouverna l'Eglise pendant 21 ans (314-335). S'il eut à se réjouir de voir la foi chrétienne se répandre dans toutes les classes sociales, il eut à affronter, impuissant, la crise suscitée par le prêtre Arius d'Alexandrie. Ce dernier est à l'origine de la première hérésie de l'histoire de l'Eglise : l'arianisme. Cette doctrine s'interroge sur la divinité de Jésus : Jésus est-il, en divinité, l'égal du Père ou subordonné à lui ? La question a eu le mérite d'être posée : il ne faut pas juger trop vite les hérétiques. Le premier concile de Nicée, premier concile oecuménique (325), affirmera la "consubstantialité" du Fils et du Père et tordra le coup à l'arianisme à coup d'excommunication des partisans de celui-ci.

Jésus avait livré un message et un témoignage assez simples, pétris d'humanité, de sagesse terrienne, empli d'attention aux pauvres, aux simples et aux blessés de la vie, et, dès les premiers temps de l'Eglise, on voit son message envahi, assourdi, englué dans des querelles doctrinales, aussi semblables et stériles que celles que Jésus lui-même dénonçait quand pharisiens et saducéens l'interrogeaient sur la résurrection des morts.


vendredi 28 décembre 2012

Nativité

Le pape Benoît a regretté, urbi et orbi, que la fête de Noël se passe dorénavant de Dieu.

Oui, en effet, Noël, l'anniversaire de Dieu qui vient parmi les hommes, n'est plus qu'une fête païenne, faite de sapins décorés, de cadeaux, de pères Noël barbus et de villages en bois au milieu des villes, où l'on mange, où l'on boit, où l'on achète et où l'on glisse sur des patinoires artificielles.

Rares sont ceux qui pensent encore à l'anniversaire commémoré en ce jour. Et, certains de mes amis mécréants qui refusent de céder à cette folie de consommation sont peut-être plus proches du mystère que d'autres.

Noël, faut-il le rappeler, est une fête chrétienne. Qu'elle ait lieu le 25 décembre, plutôt qu'à une autre date, est un détail à propos duquel on peut discourir.

Noël donne lieu, chez les chrétiens, à des célébrations et cérémonies ... qui ne sont pas toujours très chrétiennes. Il en est ainsi de la messe de minuit célébrée, dans la basilique Saint Pierre, à Rome, par le pape, avec les ors et les pompes propres au microcosme vatican.  Est-elle sincèrement plus chrétienne que la fête de Noël des non-croyants ? Contraint de regarder le calamiteux spectacle, proposé à la télévision, avec mes parents qu'il fallait entourer, je me suis mis à douter. Mon Noël à moi n'avait rien à voir avec cette mise en scène d'un vieillard, entouré d'autres vieillards, nommé par les mêmes vieillards ; rien à voir avec la mitre ridicule portée par ce "souverain pontife" (rien que cette appellation tellement païenne me fait frémir). Je laisse volontiers le pape Benoît à ses ors, ses dentelles et ses mules rouges, qu'il apprécie manifestement beaucoup. Ce pape, et le spectacle immuable qu'il nous offre, chaque année, ne représentent pas grand chose pour moi. Ils sont un contre-sens.

Pour remettre un peu de Dieu au coeur de tout ce non-sens, je vais essayer modestement d'expliquer ce que j'ai voulu célébrer comme chrétien, ce jour-là.

Premier aspect.

Entre l'homme et Dieu, il existe une frontière ténue. Je ne me suis jamais demandé si Dieu a créé l'homme ou si l'homme a créé Dieu ; mais j'aime à reconnaître, dans ma vie, un espace qui ne m'appartient pas tout à fait, et qui m'est pourtant infiniment proche. Il ne s'agit point alors de la place à réserver aux autres - ce qui est important -, mais d'être ouvert à une altérité " à un Autre", qui m'échappe et me surprend ; un Autre avec qui il m'arrive de perdre prise. C'est à cette expérience vécue que je pense, quand je pense à Dieu. Le Dieu auquel je crois n'est pas une abstraction, une idée, une projection. Il vit dans mon coeur. Il est une partie de moi-même, de ce que je vis et ressens.

Ceci est très important. Mon Dieu ne vit pas dans un panthéon, ou dans les cieux, ou dans quelque construction rationnelle. Il vit en moi et j'ai choisi de l'accepter comme tel.

Et si c'était cela l'Incarnation ? Dieu qui vit dans le coeur des hommes. Dieu qui n'est pas au ciel mais au coeur de l'aventure humaine, de mon aventure humaine. Fêter Noël, c'est fêter cela !

Cela veut dire deux choses :
- je ne suis pas tout ; je reconnais que je ne me suffis pas à moi-même, malgré mon intelligence, ma raison, mes talents, mes qualités et mes capacités ; je reconnais une faille et j'accepte que cette faille soit habitée par autre que moi ;
- cet autre que moi, vient à moi. Il n'attend pas de moi que je le rejoigne. C'est lui qui fait le premier pas et il attend que je l'accueille.

Noël, c'est Dieu qui vient, un autre Dieu, un Dieu qui quitte son rôle dans le ciel, qui ne sera plus un Dieu vengeur, un Dieu courroucé, quoique fidèle, mais un Dieu qui s'unit à l'humanité. Un Dieu qui décide de rompre la distance entre Lui et nous.

Deuxième aspect.

Noël, c'est la commémoration d'une naissance. Une naissance, c'est une vie nouvelle qui surgit. On se réjouit toujours quand la vie surgit. Si c'est le cas, on a bien raison de fêter Noël.

Mais de quelle naissance et de quelle vie s'agit-il ?

La tradition parle d'une étable, d'une mangeoire, de parents ne trouvant pas d'autre abri, d'anges chantant "Gloria in excelsis Deo", de bergers, de gens simples, d'un boeuf et d'un âne. Telle est la version de l'évangéliste Luc  (Lc, 2, 1-21), un récit qui ne relate évidemment en rien une réalité historique, mais qui a peut-être un sens au-delà de la mièvrerie véhiculée depuis lors.

De qui l'enfant, qui symbolise la proximité de Dieu avec l'homme, est-il entouré ? A part son père et sa mère, aucun membre de sa famille n'est présent. Il n'y a que des étrangers, des gens simples et ... des animaux (un boeuf, un âne et des moutons).

Cela nous indique peut-être les milieux où la vie de Dieu circule plus qu'ailleurs. Cela nous révèle peut-être aussi que la famille n'est pas que fondée sur les liens biologiques, mais sur une affection sans raison.

Ne nous trompons pas. Après les bergers, et les gens simples, il y aura les rois mages (Mt, 2, 1-12).  Ils incarnent le savoir et le pouvoir. Or, eux aussi, seront pris d'une affection sans raison. L'aventure n'est donc pas réservée à quelques-uns, que l'on pourrait appeler "les simples d'esprit".

Troisième aspect.

Le jour de Noël, la liturgie propose de lire le début de l'évangile de Jean. Ce fameux prologue : " Au commencement était le Verbe ... " (Jn, 1, 1-18).

Du Verbe à l'origine de la création de tout (Gn, 1 : " Dieu dit ...") au Verbe "qui se fait chair" (Jn, 1, 14), l'inlassable chemin de Dieu pour rejoindre l'homme n'est-t-il pas dit ?







lundi 24 décembre 2012

Annonciation et visitation (revisitées avec un brin d'irrévérence)


Tout a commencé un beau jour,
quand un homme grand et plus lumineux que les autres,
est venu trouver, dans son humble village, une jeune fille, Marie (Lc, 1, 26-38).
Il a dit qu'il s'appelait Gabriel et qu'il travaillait pour le bon Dieu.
Rien à redire le concernant : il était bien sous tous rapports, juste un peu trop lumineux peut-être.

Le jour, où il s'est présenté chez Marie, il lui a dit : " Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu, le Seigneur est avec toi " (Lc, 1, 28). A cette époque, on savait mettre, reconnaissons-le, des formes dans les salutations. On est loin du " Salut, ça va ? On s'appelle ? ", d'aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout, Gabriel lui dit aussi : " Sois sans crainte, Marie ",  j'ai une grande nouvelle à t'annoncer (Lc, 1, 30).  Sois joyeuse et sois sans crainte. Cela a dû rassurer Marie ; car elle ne savait pas trop ce qu'il lui arrivait. Quand nous nous rendons prêts à entendre la voix de Dieu, les premiers mots que nous entendons sont pourtant ceux-là: " sois joyeux et sois sans crainte ". La parole de Dieu ne peut agir en nous que si nous nous libérons de nos craintes, de nos appréhensions, de nos réticences, de nos suffisances. Et la parole de Dieu est faite pour la joie. Qu'il est pénible d'entendre certaines voix sentencieuses : " Voilà le fond de toute religion : obéir, se soumettre, renoncer à soi, à l'intelligence, à la raison, se contenter d'être la chose de Dieu " (M. Onfray). Michel Onfray est tellement suffisant qu'il ne peut pas comprendre grand chose au fait religieux (au point de considérer les hommes et femmes religieux comme dépourvus d'intelligence et de raison). Réjouis-toi et sois sans crainte. Il ne s'agissait pas, pour Marie, de se soumettre et de renoncer à elle-même. Il s'agissait de faire la découverte - ce qui nous arrive à tous - de son destin, de ce qui allait être sa raison d'être et, par conséquent, le chemin de son accomplissement personnel. Marie, par cette découverte, sera toujours à sa juste place, avec les moments heureux et malheureux que tout destin comporte. Cette découverte, je la souhaite à chacun.

Tu as été choisie pour être la mère du sauveur, un enfant dont le rôle sera exceptionnel, lui explique Gabriel. Dieu lui donnera le trône de David (Lc, 1, 30-31), rien de moins. Imaginez une jeune villageoise à qui on vient annoncer pareille nouvelle. Elle a dû être interloquée et surtout ne pas bien comprendre. Si elle avait été effrontée, Marie aurait ri au nez du lumineux Gabriel. Marie, qui ne manque ni d'intelligence, ni de raison, se laisse toucher par cette nouvelle inattendue. Les sceptiques mettront sa réponse sur le compte de la naïveté, à défaut d'être capables d'imaginer une autre explication relevant, par exemple, de l'expérience intérieure.

Etre mère, Marie le veut bien, mais pour cela il faut un père, même s' il s'agit d'être la mère d'un (du !) sauveur. Marie, en soulevant cette question (Lc, 1, 34), montre clairement qu'elle a parfaitement les pieds sur terre et ne croit pas aux miracles. La puissance du Très Haut couvrira Marie de son aile, ou de son ombre, selon les traductions (ce qui est peut-être la manière de faire des anges) (Lc, 1, 35). Depuis, on se demande un peu qui est vraiment le père de Jésus (Dieu "dit le Père", Gabriel ou Joseph). Joseph est là pour assurer la généalogie selon David ; mais, alors, pour cela, il faudrait qu'il soit le père biologique de Jésus ; or, rien, dans le récit, ne le confirme ; c'est lui cependant qui accueille Marie, chez lui, enceinte d'un enfant qui n'est peut-être pas de lui. Bref, l'histoire n'est pas claire. Mais, quand on a l'âme d'un père, on devient naturellement le père d'enfants qui ne sont pas nécessairement de soi. J'en témoigne.

La place donnée à la mère, et le peu de cas réservé au père, m'ont toujours frappé dans cette histoire. Comme si le destin du fils dépendait exclusivement de l'attitude première de la mère : "être la servante du Seigneur". D'ailleurs de Joseph, on ne parle guère dans les évangiles : après les récits de l'enfance, on l'oublie totalement. Dans cette aventure qui se noue au coeur d'une femme, les hommes n'ont pas le beau rôle.

Voilà donc la jeune Marie enceinte de Dieu sait qui - si j'ose dire - et néanmoins servante du Seigneur. Tout  commence ainsi, selon l'évangéliste Luc. Jésus serait donc né d'un père inconnu ou à tout le moins indéterminé. Au moment où l'on débat en France du mariage civil pour tous et où des bastions catholiques frémissent, et éructent leur haine, à l'idée d'un mariage entre deux hommes (ou deux femmes) et à la possibillité d'être père ou mère, dans cet état (dans le bien de l'enfant, cela va de soi), il est réjouissant de constater, comme l'a fait François Reynaert, dans le Nouvel Observateur, que Jésus a au moins deux papas et que, si Marie a enfanté Jésus, en étant restée vierge, cela ressemble fort à une procréation assistée ...

http://tempsreel.nouvelobs.com/mariage-gay-lesbienne/20121130.OBS1055/cathos-de-mariage.html

Intervient ensuite, dans le récit, Elisabeth, la cousine de Marie. A son âge, on n'enfante plus ; elle est ménopausée depuis longtemps. Or, voilà qu'elle aussi va enfanter un fils. Bref, un autre enfant pas possible ! Pas n'importe qui : Jean, celui qu'on appellera, selon la tradition, "le Baptiste", parce qu'il a invité à la conversion et l'a symbolisée par une plongée dans les eaux du Jourdain, ce fleuve improbable qui finit dans une mer morte ; comme s'il s'agissait de laisser, en agissant ainsi, la mort s'échapper pour ne retenir que le vivant.  Décidément, cette famille compte d'étranges rejetons.

Elisabeth appartient, dans la Bible, à une longue lignée de femmes a priori stériles et qui enfantent quand même : Sarah, la mère d'Isaac (Gn, 18, 10-15) ; Anne, la mère de Samuel (1 Sm, 1, 9-18),  par exemple. Qu'il en soit ainsi doit vouloir dire quelque chose. La stérilité n'est pas une fatalité pour Dieu ; elle est au contraire le terrain où surgissent les plus grandes figures. Rien n'est jamais stérile sous le regard de Dieu. La fécondité a bien des visages.

Ceci dit -  mais ce sera pour une autre fois - il est fort intéressant de comparer les situations et les attitudes de Sarah, Anne et Marie.

J'ai réalisé, pour ma part, il y a peu, qu'il y avait eu deux annonciations : une pour Jean (Lc, 1, 5-25) et une pour Jésus (Lc, 1, 26-38)  et qu'il n'était pas inintéressant non plus de les comparer.

Celle de Jean a eu lieu dans le Temple, un endroit prestigieux, et a donné lieu, de la part de Zacharie, le futur père de Jean, prêtre du Temple, destinataire de l'annonciation, à un refus que je qualifierais de rationnel : Zacharie ne peut s'ouvrir à la promesse d'un fils impossible. Lui et Elisabeth sont bien trop âgés pour procréer et élever un enfant. C'est oublier un peu vite que rien n'est impossible à Dieu. Le manque de foi de Zacharie lui vaudra de devenir muet. Celui qui était chargé de proclamer au Temple la grandeur de Dieu n'a plus rien à proclamer au peuple. Il est devenu sans voix. Cela a dû être une expérience difficile : ne plus pouvoir parler, quand on  était porte-parole, se trouver parmi les "sans voix", être invité à rentrer en soi-même et ne plus dialoguer qu'avec soi-même, au fond de son être. Zacharie ne sera libéré de cette entrave à la communicabilité qu'au jour de la circoncision de Jean, quand il écrira sur une tablette, à la stupeur de tous les membres de la famille rassemblés : il ne s'appellera pas Zacharie (comme moi, son père), mais Jean (Lc, 1, 63 et sv.). Ceci est très fort d'un point de vue symbolique : le fils de Zacharie ne sera pas le fils "de son père", comme c'était l'usage en ce temps Il vivra son existence propre et mérite un nom correspondant à celle-ci.

L'annonciation de Jésus, elle, se passe, dans un endroit perdu, un hameau obscur. Marie n'oppose aucune objection rationnelle. Elle découvre et accueille en faisant confiance. Elle laisse le plan de Dieu se réaliser ; "s'incarner", dirais-je.

Les deux cousines, Marie et Elisabeth, passeront ensemble trois mois, pendant lesquels on imagine qu'elles ont tricoté de la layette et parlé de sujets propres aux femmes, d'autant que Zacharie était réduit au silence (Lc, 1, 56). Leur rencontre - Marie était partie à pied rejoindre Elisabeth, laissant Joseph à ses questions - donne lieu à un beau passage. Avant même l'arrivée de Marie, l'enfant d'Elizabeth a tressailli dans son ventre (bondi d'allégresse dans son sein) ( Lc, 1, 44) ; il faut être Luc, le médecin, pour parler ainsi et être une femme pour le comprendre vraiment.

Elizabeth accueille Marie en ces termes : " Bienheureuse, celle qui a cru " (Lc, 1, 45). Décidément, les salutations en ce temps-là voulaient vraiment dire quelque chose. Marie répondra à sa cousine par le Magnificat, une prière du grand merci, que l'on chante tous les jours dans les monastères (Lc, 1, 46-55).

Mon âme exalte le Seigneur, 
exulte mon esprit en Dieu mon sauveur.
Il s'est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour des merveilles ;
Saint est son nom !
Son amour s'étend d'âge en âge
sur ceux qui le craignent.
Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leurs trônes,
il élève les humbles.
Il comble de bien les affamés, 
renvoie les riches les mains vides.
Il relève Israël, son serviteur,
Il se souvient de son amour.
De la promesse faite à nos pères, 
en faveur d'Abraham et de sa race à jamais.

Jean-Sébastien Bach a réussi à rendre ce texte, très à gauche, dans le fond, accessible aux plus mécréants. Ce n'est pas son moindre mérite.

Extrait :
















vendredi 21 décembre 2012

Madame Violette

Mon fils Sam ne peut s'en empêcher : il se sent bien à la taverne de l'Yser.

La taverne en question est un café de mon quartier au public très populaire. N'y voyez aucun jugement de ma part. S'y retrouvent pas mal de blessés de la vie et de personnes en situation précaire qui doivent trouver là un peu de réconfort et de chaleur humaine. C'est ce milieu-là que mon fils aime. La vie ne l'a-t-elle pas blessé et sa situation dans la vie n'est-elle pas précaire ? Mystère de l'adoption. La famille d'adoption, avec ses beaux idéaux, très souvent, ne se montre pas toujours à même d'offrir à l'enfant adopté la famille dont il a besoin. J'ai compris qu'il ne fallait ressentir aucune culpabilité, juste soutenir envers et contre tout, même si le chemin pris ne correspond pas au chemin rêvé ou espéré.

Madame Violette n'est pas la patronne, mais elle est un peu l'âme du lieu. Elle écoute, réconforte, serre dans ses bras ceux qui ne peuvent plus retenir leurs larmes. Lorsque je me suis absenté, en novembre, elle a remis à Samuel des Tupperware avec des plats préparés.

Sam rend aussi des services là-bas, il se sent alors utile : il a tapé les nouveaux tarifs ; il a aidé pour les décorations de Noël ; il a aidé à disposer la terrasse en été. Il revient avec un peu d'argent de poche.

Et puis surtout, il parle, il parle beaucoup, plus que ce que je suis disposé à entendre, je l'avoue, moi qui aime le silence. Là, il trouve toujours des interlocuteurs.

Nous voilà prévenus : c'est avec ses amis (sa famille ?) de la taverne de l'Yser qu'il mangera la choucroute du jour de l'An. A trente ans, ce n'est peut-être pas si mal qu'il prenne ses distances avec les contraintes familiales.

Le 10 janvier, jour de son anniversaire, celui aussi de madame Violette, ils fêteront cela avec les habitués du lieu.

dimanche 16 décembre 2012

Les yeux de la bonté

Il ne fera jamais de mal à une mouche.
Il s'appelle Joseph.
Sa peau noire indique qu'il vient de loin, mais, quand il se met à raconter un peu sa vie,
on apprend qu'il a vraiment beaucoup voyagé, jusqu'en Russie ... avant de se poser à Liège.
Il vit de je ne sais quoi. Je ne suis même pas sûr qu'il ait un domicile fixe. Il ne mendie pas la main tendue. Simplement, comme nous nous croisons souvent,  et nous parlons, il me demande parfois de lui offrir un café ou une mini bouteille de gin.
Les yeux de Joseph sont emplis de bonté, de douceur, d'humanité.
Joseph vit à son rythme, qui est lent et qui n'est pas le nôtre.
Joseph est la bonté même.
Il passe de longues heures chez le "paki" du coin, dont le patron n'est pas du tout pakistanais, mais bengali. Un homme charmant qui manifestement l'aide un peu et l'écoute beaucoup aussi, malgré l'obstacle du langage.
Ces deux-là me rassurent sur l'espèce humaine, car ils en expriment le meilleur à mes yeux.