Rechercher dans ce blog

jeudi 7 juin 2012

Le prix d'un taboulé

On a perdu l'habitude de convertir les euros en ancienne monnaie, en tout cas pour les achats courants. Hier, j'avais mis dans mon panier Carrefour une barquette de taboulé, sans m'interroger sur le prix. J'ai réalisé après qu'elle m'avait coûté 5,89 euros, soit pas loin de 250 francs ! J'ai du coup réalisé qu'une baguette industrielle (consommable dans les 4 heures) coûte 40 francs et une baguette artisanale, 48 francs. Que mon thé/café du matin coûte 80 francs par tasse ! Qu'un ticket de bus coûte aujourd'hui 68 francs.

Quand j'étais plus jeune, on achetait pour dix francs un pain de ménage d'un kilo qui durait quatre jours. On achetait un sachet de frites pour 5 francs. On roulait en bus (ou en trolleybus) pour 5 francs aussi. En plus, il y avait, à cette époque pas si lointaine tout de même, dans le bus, un conducteur et un percepteur. Ce dernier me donnait ce qu'il lui restait du carnet des billets. J'étais très fier, je jouais au percepteur après, d'autant que, vu mon âge, je roulais gratuitement, avec ma mère. A cette époque, on offrait des emplois même au moins qualifiés et les prix restaient à la portée de tous. On était alors à la fin des années 50, début des années 60.

Ma mère m'emmenait ainsi, en ville, tous les mercredis après-midi. Elle y faisait quelques emplettes (souvent au rayon mercerie et laines ... ma mère en effet cousait et tricotait pour me vêtir ... euh, bof). On s'arrêtait ensuite dans un salon de thé pour dames convenables. Il y en avait un, à l'époque, au sein même du Bon Marché, le grand magasin de l'époque. Je choisissais toujours des toasts grillés avec de la gelée de groseille. La serveuse était habillée en noir, avec un petit tablier blanc et une coiffe blanche dans les cheveux.

Aujourd'hui, beaucoup de prix sont devenus inabordables et il y a de moins en moins d'emplois disponibles. Il n'y a plus de percepteurs dans les bus. Il n'y a plus de pompistes. Il n'y a plus de serveuses habillées en noir avec un tablier blanc et une coiffe blanche. Il n'y a plus de guichetiers dans les banques que pour les affaires exceptionnelles ; pour le reste, vous devez vous débrouiller avec les distributeurs de billets ou avec le Net Banking, même quand vous avez 90 ans, comme mon père. Et j'en oublie sans doute.

Pourquoi ?

Ne me dites surtout pas qu'il s'agit d'un progrès !

J'ai bien ma petite idée, mais je crains qu'elle ne plaise pas. Et si tout cela était le résultat pitoyable du mythe de la croissance et de ses nombreuses dérives ? La croissance ne se mesure pas en effet à l'aune du bien-être des populations, d'ici ou d'ailleurs, mais au regard de la richesse produite. Toujours plus d'argent qui circule et toujours des riches de plus en plus riches. Comment expliquer, sinon par cette obsession de l'argent qui circule, cette hausse des prix ? Mais cet argent qui circule n'est-il pas pure illusion ? Peut-être, en crée-t-on, juste pour qu'il circule ? Je constate, en tout cas, que la croissance ne nourrit étonnamment pas les affamés, ni les exclus de notre terre.

Certes, me dira-t-on, le niveau de vie a augmenté dans de nombreuses parties du monde (en Chine, par exemple). Mais de quelle vie parle-t-on ? En ce qui me concerne, ce n'est pas en devenant consommateur de biens matériels que mon niveau de vie s'élève. L'élévation du niveau de vie ne devrait-elle pas porter avant tout sur l'éducation, la santé, le développement, l'autonomie alimentaire, l'indépendance économique, la spiritualité. Alors oui, on pourrait alors peut-être parler de progrès et de réelle croissance.









mercredi 6 juin 2012

Un parcours d'intégration : assistance ou processus de sélection ?

Dans les cénacles politiques, il n'est plus question que de cela : un parcours d'intégration pour tous les étrangers "primo-arrivants". Obligatoire ou pas ? Sous forme de contrat ou pas ? Avec  quelles sanctions ? Il serait, quelles que soient les sensibilités politiques, constitué de trois volets : l'apprentissage de la langue locale (au choix NL/FR à Bruxelles ...), l'apprentissage des piliers et valeurs de notre société (égalité, tolérance, séparation des religions et de l'Etat, statut des femmes ...), aide à l'insertion sociale et professionnelle.

Cette agitation politique fait suite aux événements survenus à Molenbeek, après l'arrestation d'une jeune femme en niqab, convertie, les débordements que ses partisans ont créés et les supposés outrages que la police lui aurait fait subir.

La seule question qui se pose est la suivante : un tel parcours d'intégration a-t-il pour but d'être une assistance à l'intégration ou, au contraire, un processus de sélection ? Chez ceux qui le défendent, ce n'est pas toujours très clair.

Observons aussi que cette idée n'est en rien une réponse aux provocations de la jeune femme en niqab de Molenbeek, qui était une belge convertie à l'Islam, ni à celles de son mentor anversois, qui est peut-être issu de la deuxième génération.

La question posée n'est donc pas celle de l'intégration, mais celle de la lutte contre les associations de fait extrémistes. C'est un tout autre problème, bien plus délicat encore pour une démocratie. Que peuvent faire nos démocraties avec ceux qui refusent l'Etat de droit, sous prétexte de religion, par exemple, comme en l'espèce ?

Je suis d'accord pour aider les primo-arrivants de bonne volonté à trouver une place dans notre société, c'est même, à mon avis, un devoir pour nos sociétés d'aisance, mais on ne réglera pas de la sorte la question de l'extrémisme.

Bien entendu, il s'en trouvera toujours certains pour considérer que tout serait mieux, en nos contrées, sans tous ces étrangers.

Moi, je constate que mon quartier serait devenu un désert économique, sans les étrangers (maghrébins, asiatiques, africains) qui le font vivre aujourd'hui, en ouvrant des épiceries, des boucheries, des restaurants, une poissonnerie, une volaillerie, des salons de coiffure, un magasin d'outillage, ou en rénovant les immeubles du quartier. Avec moi, ils sont toujours accueillants. Ils sauvent, par leur présence, mon quartier. Tous les belges sont partis ou ne trouvent pas de successeur. Pourquoi ? Ces étrangers (avec ou sans papier) ont-ils suivi un parcours d'intégration obligatoire ? Evidemment pas. Je constate qu'ils sont parfaitement intégrés, puisqu'ils m'intègrent autant que moi je les intègre. Ils sont travailleurs, ne lésinent pas sur les horaires, et vendent moins cher que les autres.

Bref, l'intégration ne dépend certainement pas d'un parcours, d'une formation, sauf si on la conçoit comme une aide. Elle est surtout une volonté. Cela laisse évidemment ouverte la question de ce qu'il faut faire avec ceux qui refusent l'intégration, qui n'a rien à voir avec l'assimilation.

L'essentiel ne se situe-t-il pas dans notre aptitude à offrir un logement décent à tout un chacun, à ouvrir nos écoles, à encourager toute initiative qui crée de l'emploi. Quand je vois le dynamisme des immigrés, dans mon quartier, qui ne sont pas tous loin de là des assistés, je regrette que mes congénères des plus humbles aux plus puissants ne fassent pas toujours de même.





















Eve et Julienne

Voici l'histoire de deux amies, pieuses, cela va sans dire. Elle se passe à Liège, au 13ème siècle.

Au Mont-Cornillon, un peu au-dessus de l'actuel Carmel, lequel se situe au pied de la côte qui monte vers Robermont, Bois-de-Breux ... puis Fléron, se trouvait une léproserie, située en dehors de la ville comme il se doit. La prieure, à cette époque, s'appelait Julienne. Elle était née à Retinne et avait été élevée par les soeurs augustines, ordre dans lequel elle entra à l'âge de 14 ans !



Vitrail de Sainte Julienne


Le carmel de Cornillon


Son amie, et confidente spirituelle, s'appelait Eve. Une ermite cistercienne dans les murs de la collégiale Saint Martin de l'autre côté du fleuve. Une recluse. On voit encore aujourd'hui le petit espace en retrait et en surplomb par lequel Eve assistait à la messe et pouvait contempler le  Saint-Sacrement sans être vue. On appelle cela un hagioscope. Certains rois ou princes ont bénéficié du même dispositif.


Exemple d'un hagioscope

Un jour, Julienne confia à son amie une intuition : de toutes les fêtes célébrées par l'Eglise catholique aucune n'était spécialement dédiée au mystère de la communion avec Dieu à travers l'hostie, le pain que partagent les chrétiens en mémoire du dernier repas de Jésus avec ses disciples. Ce geste de partage et de communion n'est-il pas pourtant au coeur de leur foi et de leur rite ? On lui a répondu qu'il y avait déjà le Jeudi Saint, toutes les messes dominicales et même celles de semaine. Ce qui était un peu trop à ses yeux pour être signifiant.

Les deux amies vaincront toutes les résistances des milieux cléricaux de l'époque, dont on peut imaginer les réactions : que viennent faire ces deux femmes dans notre jeu à nous ? Qui plus est une est peut-être lépreuse et l'autre est recluse. Deux marginales, en d'autres termes.

Comme l'Esprit souffle où il veut et inspire qui il veut, en 1246, en la collégiale Saint Martin, pour la première fois, fut célébrée la Fête-Dieu (ainsi l'a-t-on nommée). En 1252, elle devint obligatoire dans le diocèse, avant, quelques années plus tard, en 1254, d'être étendue à l'Eglise universelle, grâce à l'action opiniâtre d'Eve.

Les liégeois aiment commémorer ce qui vient de chez eux. En l'espèce, mon plaisir est décuplé car il s'agissait de deux femmes, au 13ème siècle, un peu marginales. Ce qui montre que le rôle des femmes fut loin d'être négligeable, à cette époque ( avant et encore après aussi ....)

Quand j'avais 5 ans, j'étais un mignon petit acolyte à sonnettes pour la procession de la Fête-Dieu dans les jardins des bénédictines Boulevard d'Avroy.





Cinquante plus tard, la fête a été un peu récupérée par la frange traditionaliste des chrétiens liégeois, notamment par une procession à l'ancienne, ce n'est pas le meilleur signe.








Mais la vraie fête reste célébrée à la collégiale, devenue basilique, Saint Martin.








Comme le dit le père Devillers, o.p., il importe de ne pas réduire le dernier repas de Jésus avec ses disciples à un aimable pique-nique, une "petite croûte" mangée entre copains qui s'entendent bien. D'ailleurs, les disciples ne se sont pas choisis par affinité ;  ils sont là, ensemble, parce que tous appelés par Jésus. Le repas a pour but de les unir d'abord par rapport à lui. Alors que les gens du Temple veulent le saisir, Jésus sait lui qu'il va se donner totalement, jusqu'à la mort, et se donner pour que ses disciples le saisissent encore mieux, encore plus. Il en donnera un symbole : le pain et le vin qu'il leur partage.




mardi 5 juin 2012

Un sentiment d'insécurité ?

J'ignore pourquoi, mais depuis quinze jours la police a investi mon quartier. On la croise à tous les carrefours. Des rodéos avec sirènes hurlantes et gyrophares allumés ont encore eu lieu, il y a deux jours.  On ne sait jamais pourquoi. Les contrôles d'identité se multiplient. Cela fait deux fois que mon fils Sam se fait contrôler et emmener au poste, une des deux fois, parce qu'il n'avait pas ses papiers, alors qu'il allait acheter des clopes à la librairie du coin, à 20 mètres de chez nous. Il doit avoir une tête qui ne plaît pas à la police.

Un voisin, médecin, a obtenu de la ville que le banc public en dessous de chez lui soit enlevé ... s'y rassemblaient tous les soirs de jeunes africains noirs !

Cela m'inquiète énormément, moi qui aime les bancs publics, offerts aux amoureux ou à des rencontres inattendues.

Peut-être suis-je naïf, mais je ne me suis jamais senti en danger dans mon quartier, même quand je me promène le soir sur le quai en bord de Meuse. Avec mes voisins étrangers, j'entretiens d'excellents rapports, toujours courtois. Certes, les africains noirs n'ont pas la même perception que nous du bruit qu'ils font. Ils sont comme cela. Ils sont pleinement extravertis. Il suffit de les entendre parler, en rue, sur leur téléphone portable ou, les vendredi et samedi soir, au café La perle noire, juste derrière chez moi. Et vu que les fumeurs sont aujourd'hui priés de fumer dehors ... Je n'ignore pas non plus que l'ouverture d'un nouveau commissariat de police, de l'autre côté du fleuve, a suscité une migration vers mon quartier, de l'autre côté de l'eau, de toxicomanes et de dealers. Jusqu'à présent, ils ne m'ont jamais agressé ; ils règlent plutôt leurs affaires entre eux.

Ma question est la suivante : cette présence policière me rassure-t-elle ? Certaines grand-mères de mon immeuble apprécient cette présence policière, elles qui ne sortent plus après 15 heures ... Elles ont tellement peur qu'on leur arrache leur sac.

Et bien, quant à moi, cette présence policière ne me rassure pas. Et pas seulement pour de grands principes. Elle m'insécurise individuellement. Mon quartier où je me sentais bien et en paix m'est apparu tout à coup comme un quartier dangereux. Si cela n'était pas le cas, en effet, cette présence policière ne se justifierait pas. Or, comme les policiers ne sont pas là tout le temps, mais qu'ils font plutôt des opérations "coup de poing", je n'ose plus sortir, quand ils ne sont pas là !

Je m'interroge sur le sens profond de ce déploiement de force.

Débarrasser la ville d'individus indésirables ? Lesquels ? Avec quelle suite ?
Rassurer les citoyens, en montrant que la police est à leurs côtés ?

Tiens, il y a eu une manifestation de sans-papiers, cet après-midi, dans le quartier, presque tous africains sub-sahariens, aucun maghrébin. Cela était bon enfant. La police l'était aussi, tout comme moi. Mais pourquoi cette différence entre les maghrébins et leurs cousins plus au sud ?







lundi 4 juin 2012

Avec voile, sans voile ou à vapeur

Ne vous méprenez pas : je n'ai pas grand-chose à dire sur les incidents de Molenbeek ; sur cette belge de  23 ans, de sang mêlé, convertie à l'Islam, qui croit représenter celui-ci en portant le niqab ; ni sur les propos hallucinants de ses partisans de Sharia for Belgium. Si, une chose : ils sont pitoyables. Mais existe-t-il un moyen de faire taire les gens pitoyables, en démocratie ?

Je ne parlerai pas davantage de ceux qui sont " à voile et à vapeur ", comme on dit de certains. Je préfère élever le débat.

J'éleverai donc le débat jusqu'à LA reine. Elisabeth II. THE Queen. La seule reine qui compte vraiment dans le monde, à vrai dire.

On fête donc - on appelle cela, en Angleterre, un jubilee - ses 60 ans de règne. Encore trois ans, et elle atteindra le record de son aïeule Victoria. C'est qu'on vit vieux dans la famille (la mère de la reine actuelle est morte à 101 ans, en buvant tous les jours un verre de gin). Son fils, Charles, 63 ans, héritier, doit trépigner. Quand donc la vieille va-t-elle rendre son tablier ? Avec une mère pareille, qui ne lui laisse aucune place, il doit au moins consulter plusieurs psychiâtres.





Pour fêter sous la pluie, cet événement, mille bateaux, à voile, à rames ou à vapeur ont parcouru 11 km sur la Tamise. La reine était, quant à elle, sur une barge, soit une vedette transformée en rouge et or. Elle était entourée, un pas en arrière cependant, de son nonagénaire époux et de la jeune génération. Y étaient-ils tous ? Je n'ai point vu les autres enfants de la reine et leurs rejetons.

Les britanniques ne seront jamais comme nous. Ils ont les plus beaux uniformes militaires de la terre. Ils font encore rouler des carrosses tirés par des chevaux. Ils sont capables de passer douze heures sous la pluie, avec leur Union Jack, juste pour la reine. La reine d'Angleterre ne sera jamais une reine normale, comme d'autres reines dans les monarchies occidentales. Cela doit être atavique.














Cela a-t-il encore un sens de parler d'une Sainte Trinité ?

Ce dimanche était jour de solennité : on célébrait dans les églises catholiques la Sainte Trinité. C'est le principal sujet de controverse, quand on parle avec un musulman, pour qui Dieu (Allah) est un et indivisible. Ce n'est pas la seule différence entre les musulmans et nous : leur Dieu unique est abstrait, un concept, le nôtre s'est incarné, il nous est proche, le leur est plus lointain, mais envahit pourtant leur vie quotidienne sous la forme d'interdits.

La Sainte Trinité est un mystère, je veux dire par là qu'on doit sans cesse s'interroger pour en comprendre le sens. Je préfère, à vrai dire, les mystères aux certitudes bien établies. Je constate aussi que, face à l'infini de Dieu, le Coran lui donne 99 noms, là où les chrétiens se contentent, pour en parler, de trois personnes qui n'en font qu'une.

Que disent les lectures du jour pour nous aider à pénétrer ce mystère ?

Pas grand chose, en fait.

La première lecture (Dt, 4, 32 ... 40) parle de la sollicitude de Dieu pour son peuple, Israël.

La deuxième lecture (Rm 8, 14-17) parle de l'Esprit en des termes rassurants : "L'Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c'est un Esprit qui fait de vous des fils ".

Quant à l'évangile (Mt, 28, 16-20), il évoque le doute : " Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes ".

Etrange mélange pour célébrer la Sainte Trinité ! Mais j'aime que le doute soit admis.

Comment s'y retrouver ?

Dans une icône peut-être. Lors de mon séjour à Wavreumont, six dames participaient à un stage de peinture d'icônes. J'ai ainsi appris qu'on ne peint pas une icône, on l'écrit. Sans doute, parce que la vocation de l'icône n'est pas d'être une peinture, mais un coin de voile levé sur le mystère divin. Elles étaient fort sympathiques. L'une d'entre elles "écrivait" une Trinité. Dans l'iconographie byzantine, la Trinité fait toujours référence à un épisode de l'Ancien Testament, celui où, sous le chêne de Mambré,  Abraham rencontra trois visiteurs (Gn, 18, 1 et sv.). Andrei Roublev (né vers 1360) a peint, sur ce sujet, l'icône la plus célèbre au monde sans doute. Depuis, cette oeuvre parfaite a été de nombreuses fois copiée, mais jamais modifiée.





Quatre choses me parlent particulièrement (mais il y a sans doute bien d'autres choses à dire) :

- la perspective est inversée. La ligne de fuite n'est pas au fond du tableau, elle prend celui qui regarde le tableau comme repère. Ainsi, la table est ouverte, il y a place pour un quatrième personnage, celui qui regarde, invité à la table ;
- les trois personnages s'inscrivent dans un cercle, lequel contient l'invité. Le cercle est toujours le symbole d'une certaine plénitude ; le cercle est la figure parfaite, il ne se complète pas, tout au plus peut-il se dilater ou se rétracter ;
- les couleurs. Les trois personnages portent du bleu, c'est leur point commun. Il est le signe de la divinité. Le personnage central porte le bleu de manière éclatante, en même temps que la couleur pourpre, signe de royauté, de puissance. Le personnage de gauche participe à la divinité, mais la couleur bleu apparaît sous une autre, plus terrestre, plus humaine : une couleur de terre, d'argile (Adam a été créé avec de la terre, selon le second récit de la création - Gn, 2, 7). Le personnage de droite participe tout autant à la divinité, mais le vert compose avec le bleu. On peut y voir le Père, le Fils et l'Esprit. Ils ont tous les trois le même visage (cela nous change de certaines représentations occidentales où le Père est un vieillard barbu, le fils un apôtre et l'Esprit une flamme). Le génie de Roublev est de nous parler de Dieu, sans le représenter. Son génie aussi a été d'avoir été attentif à un détail : dans le récit de la Genèse, Abraham s'adresse aux trois visiteurs parfois au pluriel, parfois au singulier ;
- les regards : le personnage central regarde celui de gauche, qui regarde celui de droite, qui regarde peut-être, j'aime le croire, le quatrième invité. Il y a une circulation dans ces regards, un courant : tout part du Père, passe par le Fils et est transmis par l'Esprit, jusqu'à nous qui contemplons l'icône.

Une chose encore : sur la table, se trouve une coupe, mais qu'y a -t-il dedans ? Les interprétations que j'ai lues ne m'ont pas convaincu. Ainsi, j'ai lu que dans un sens on y voit une tête d'agneau, mais que si on incline le tableau, on y voit une image semblable à celle du Saint-Suaire de Turin ... Il faut alors y voir le symbole de l'ancienne alliance (le sacrifice avorté d'Isaac) et de la nouvelle alliance (le sacrifice de Jésus).

Quant au rectangle, il symboliserait le cosmos, manière de dire qu'on parle là de choses qui le dépassent.




samedi 2 juin 2012

Saint Paul était-il misogyne ?

Je dois l'avouer, comme beaucoup d'autres sans doute, Paul de Tarse me met mal à l'aise. Il livre, dans ses écrits, quelques passages sublimes, mais se perd aussi dans des discours d'auto-justification et des développements théologiques difficilement compréhensibles.

Son parcours surtout m'irrite : après une illumination sur le chemin de Damas et un séjour mystérieux en Arabie, ce curieux apôtre auto-proclamé va commencer à prêcher l'évangile de Jésus, sans jamais l'avoir entendu, ni vu (à moins que ...), sans se référer à ses paroles ou ses actes, ni prendre langue avec les vrais témoins et ceux qui s'étaient regroupés autour d'eux (Ga, 1, 17-18). Il ne les rencontrera que trois ans plus tard, non sans méfiance de leur part (Ac, 9, 26).

Il s'agit d'un personnage controversé, hier comme aujourd'hui, et il le restera.

Un usurpateur ? Il est clair que sans Jésus, Paul ne serait rien, mais que, sans Paul, le christianisme serait sans doute aussi resté une secte locale, une mouvance du judaïsme.

C'est la raison pour laquelle je recherche inlassablement à en savoir un peu plus. La tâche sera longue, je le crains, avant de me sentir à l'aise avec lui.

J'ai lu récemment un petit ouvrage très bien fait,  et très convaincant, tellement bien fait, qu'il m'a fait un peu changer mon regard sur Paul : Daniel Marguerat, Paul de Tarse - Un homme aux prises avec Dieu, Editions du Moulin, 4ème éd., 2011.





Je voudrais modestement répondre ici à une critique habituelle souvent adressée à Paul : sa misogynie. Pourquoi ce sujet-là précisément ? Parce qu'il continue à poser problème à plusieurs de mes amies et relations féminines.

D'abord, il faut établir une distinction nette entre ce que Paul a dit et tout ce qu'on lui a fait dire au fil du temps.

Ensuite, il ne faut pas négliger le fait que Paul écrit dans un contexte socio-culturel déterminé, celui du premier siècle, où partout il allait de soi (chez les juifs, chez les romains, chez les grecs et chez les autres ... ) que la hiérarchie était la suivante : Dieu (les dieux) communiquent avec l'homme qui se soumet à lui (eux), lequel transmet à sa femme (ses femmes) le message de Dieu (1 Cor., 11, 3). Il ne faut pas demander à Paul de Tarse de dire ce qu'il ne pouvait pas dire, alors que cela était simplement inconcevable, en imposant un regard féministe d'aujourd'hui. Ce serait vraiment lui faire un mauvais procès. Mais, j'en conviens, plusieurs passages de la première épitre aux Corinthiens sont insoutenables, si on ne les remet pas dans leur contexte (1 Cor, 11, 1 à 16).

Et pourtant, Paul se montre audacieux et révolutionnaire par rapport aux femmes. Il est même sans doute le premier porte-parole de l'égalité entre hommes et femmes.

Au coeur du message de Paul, il y a en effet ceci : sous le regard de Dieu, plus aucune des distinctions en vigueur dans la société ne tient. "Il n'y a plus ni Juif, ni Grec; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre; il n'y a plus ni homme, ni femme, car tous vous n'êtes qu'un en Jésus Christ " (Gal, 3, 28).

Paul casse les identités formatées par le temps, la tradition, le droit, les préjugés, la religion, la race, le genre. C'est bel et bien une attitude révolutionnaire. Un nouvel ordre.

Mais ce n'est pas tout.

On oppose souvent à Paul le discours qu'il tient à propos de la soumission des femmes à leur mari (Ep, 5, 21). On oublie ceci : Paul parle sans cesse de réciprocité.

Quelques exemples :

- après avoir affirmé : 'ce n'est pas l'homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme" (1 Cor, 11, 8), il ajoute que la femme est " la gloire de l'homme" ;
- du constat venu de la Genèse selon laquelle "la femme vient de l'homme", il tire la réciproque : "de même l'homme existe par la femme et tout vient de Dieu" (1 Cor, 11, 12);
- quand il enjoint aux femmes de ne pas se séparer de leur mari, il enjoint aux hommes de ne pas répudier leur femme (ce que la la loi juive permettait pourtant), ils sont inséparables (1 Cor, 11, 13);
- quand il dit : "Ce n'est pas la femme qui dispose de son corps, c'est le mari " ... il faut lire un peu plus loin : "de même, ce n'est pas le mari qui dispose de son corps, c'est la femme " (1 Cor, 7, 4).

Bref, Paul admet que, face à Dieu, le modèle patriarcal, qui est une réalité sociale, ne tient pas la route.

Voulez-vous une autre preuve ? L'oeuvre missionnaire de Paul n'aurait pas été possible sans des relais, des fidèles sur lesquels il pouvait compter. Il en évoque quelques-uns dans l'épître aux Romains (Rom, 16) : on y trouve autant de femmes que d'hommes. L'Eglise catholique vieillissante ferait bien de s'en inspirer.

Enfin, j'ai beaucoup aimé, dans ce livre, l'épisode de la querelle du foulard (1 Cor, 11, 2-16). A l'époque, à la synagogue, les hommes priaient tête nue et les femmes devaient porter un voile dissimulant leur chevelure. Aujourd'hui, ce sont les hommes qui doivent porter une kippa, ou un chapeau, pour entrer dans la synagogue et, pour les femmes, une perruque fait l'affaire. Ainsi sont les usages, fluctuants. Paul a dû affronter une rébellion des femmes de la communauté qu'il avait fondée à Corinthe. Paul y avait introduit l'usage juif : les hommes tête nue, les femmes voilées. Mais celles-ci ont prétendu assister aux rassemblements non voilées, s'en référant aux propos de l'apôtre : s'il n'y a plus de différence entre les femmes et les hommes, il n'y a plus aucune raison que les femmes soient obligées de se voiler ! Elles sont vraiment géniales ces féministes de Corinthe ! Paul va s'en sortir comme un jésuite en disant que certes, hommes et femmes sont égaux dans le Christ, mais qu'il ne faut point entretenir une confusion entre les sexes ... Apparemment, cela est pour lui capital : point de confusion entre les sexes. Lisez ce passage. Les homos apprécieront.

" Jugez par vous-mêmes : est-il convenable qu'une femme prie Dieu sans être voilée ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas qu'il est déshonorant pour l'homme de porter les cheveux longs ? Tandis que c'est une gloire pour la femme, car la chevelure lui a été donnée en guise de voile " (1 Cor, 11, 14-15). Deux mille ans après, c'est encore le discours de beaucoup de musulmans.

Plus inquiétante est la conclusion : "Et si quelqu'un se plaît à contester, nous n'avons pas cette habitude et les Eglises de Dieu non plus " (1 Cor., 11, 16).