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mercredi 1 mai 2013

La dame de compagnie

Ce premier mai, je ne pouvais pas ne pas apporter quelques brins de muguet à ma mère et déjeuner tout simplement avec elle, en terrasse, d'un plat unique (version entrée) d'asperges à la flamande. Elle était ravie, moi aussi. Les petits-enfants avaient d'autres priorités. Et dire que ma mère imaginait recevoir "toute la famille" chez elle, me demandant d'aller acheter une bouteille de vin blanc et des choses à grignoter. J'ai dû secouer Sam pour qu'il se manifeste ; quant à Ben, il n'est pas du genre à oublier ... mais ?

J'ai évoqué, avec ma mère, mon départ prochain au monastère, tout en lui faisant comprendre qu'il y aurait encore des moments comme cela entre nous. Elle n'en revient toujours pas : tu vas devenir moine ? Oui, je vais surtout être moi ; je vais essayer et je ne serai pas tout seul. Et je ne serai jamais très loin de toi.

Captant notre conversation - ma mère parle fort, parce qu'elle n'entend plus très bien - une dame nous explique qu'elle est infirmière à mi-temps et dame de compagnie pour l'autre mi-temps à la résidence Prestige à Embourg. Elle accompagne un pauvre hère, fortuné, qui n'est plus accepté au restaurant de la résidence, parce qu'il mange trop salement. Elle l'accompagne depuis quinze ans. Avant, ils sortaient de temps en temps, maintenant plus.

Pendant que ma mère était partie aux toilettes, cette dame m'a dit qu'elle n'en revenait pas de l'âge de ma mère (91 ans), sur le fait qu'elle marche encore aussi bien pour une personne de son âge (et pourtant, si elle savait), de ses conversations. Son verdict a été clair : votre maman n'a pas sa place dans une maison de repos, même de luxe. Je le crois aussi.

Ma mère doit encore rester dans le tourbillon de la vie, avec des limites, des aides et surtout des rencontres. Un nouveau paysage se dessine en tout cas. Elle commence à apprivoiser les moments de solitude. Encore un pas, et elle va se remettre à l'aquarelle !


lundi 29 avril 2013

Le pardon et la faute

Monseigneur Léonard, primat de Belgique, a réussi une fois de plus à faire parler de lui. On comprend mal que cet homme, que l'on décrit comme un grand intellectuel et un pédagogue renommé, parvienne à être à ce point incompris. Or, si les hommes d'Eglise se montrent incapables d'être compris, ils risquent bien de ne plus être écoutés du tout. La faute serait-elle aux media qui utilisent ses propos contre lui ?

De quoi s'agit-il ?

Monseigneur Léonard a estimé qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre pénalement tous les prêtres accusés de pédophilie, car il est évident que certaines de leurs victimes leur ont depuis pardonné. Le faire serait faire acte de vengeance.

http://www.levif.be/info/actualite/belgique/monseigneur-leonard-les-pretres-pedophiles-ne-doivent-pas-forcement-etre-juges/article-1194850345085.htm

Il y a bien des choses à dire à ce propos.

Monseigneur déclare, que bien des victimes des clercs pédophiles leur ont, depuis le temps, pardonné. Pour lui, cela semble une évidence. On peut espérer en effet qu'un chemin de pardon ait pu être accompli par certaines des victimes, car le pardon pacifie. Il permet de voir l'offenseur au-delà de son acte. Le pardon pourtant n'efface pas tout, notamment les traumatismes vécus. Ils méritent même la plus grande attention.

Mais le plus important n'est pas là. Ceux qui n'ont pas su pardonner ou qui souhaitent que la justice des hommes s'exprime feraient preuve, selon Monseigneur, d'un esprit de vengeance. Ce qui n'est pas très chrétien, convenons-en.

Telle est la vision, si l'on en croit les media, du primat de Belgique. De deux choses l'une : ou les media déforment les propos de monseigneur, ou bien, monseigneur ne trouve pas les mots justes pour exprimer sa pensée. De quelle vengeance parlez-vous, monseigneur ? De quel pardon ? Vous semblez faire bien peu de cas de la justice des hommes. J'aimerais dès lors vous interpeler.

Dans les cas de pédophilie, il y a eu un acte objectivement commis, la relation sexuelle entre un adulte et un mineur que l'Etat de droit, dans lequel nous vivons, juge indigne et susceptible de sanction, avec une circonstance aggravante quand la relation n'a pas été consentie et que l'adulte a usé de son autorité ou de son ascendant moral sur le mineur. C'est la loi. Le respect de cette loi n'a rien à voir avec le pardon. Et en demander le respect n'a rien à voir avec la vengeance. Il s'agit du moyen que les hommes ont retenu pour assurer un certain consensus social et contraindre chacun à le respecter. Une autorité publique est chargée du respect de cette loi, au nom de la société : le parquet. Vous affichez d'une certaine manière votre mépris de la loi des hommes en parlant inconsidérément de pardon et de vengeance.

Puis-je vous rappeler un exemple ? Quand le pape Jean-Paul II a visité, dans sa prison, l'auteur de l'attentat qui a failli lui coûter la vie, il n'a pas mis en cause l'emprisonnement décidé par la justice des hommes. Il a ajouté une dimension chrétienne à la situation. Vous, monseigneur, vous considérez que le pardon devrait soustraire les auteurs de crimes à la justice des hommes. C'est, convenez-en, autre chose.

Puisque la loi des hommes devrait s'incliner, à vos yeux, devant le pardon, permettez-moi de vous demander de m'expliquer pourquoi il n'en va pas de même concernant la loi de l'Eglise. Autorisez-moi trois exemples :
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que d'exclure de la communion les divorcés civilement remariés ? Au demeurant, cette loi est-elle concrètement appliquée (et même applicable) ?
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que de proposer, comme vous l'avez fait récemment, aux homosexuels chrétiens, un seul choix de vie : l'abstinence dans le célibat ?
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que de refuser le mariage religieux aux couples qui ont vécu un échec et choisissent de reconstruire leur vie avec un autre partenaire ... et de leur demander d'attendre de devenir veufs, avant de pouvoir être accueillis par l'Eglise comme un nouveau couple aux yeux de Dieu ?

Voyez-vous, monseigneur, si le pardon consiste à voir l'autre au-delà de ses actes, fût-ce les plus horribles, pour le rejoindre lui, il n'y a pas de raison de soumettre la loi de l'Eglise que vous défendez, avec tant de rigorisme, à un autre régime que la loi des hommes.







Mark Rothko et Léopold Plomteux

J'ai chez moi autant de reproductions de Rothko que de vraies toiles de Léopold Plomteux. Six en tout, les deux confondus ! Je ne suis pas collectionneur pourtant.

J'ai, vis-à-vis de l'un et de l'autre, une relation particulière. Je n'ai pas connu le premier, mais un peu le second.

Le premier m'a tout de suite ému, très jeune déjà. Je pouvais rester des heures devant la reproduction d'une toile de Rothko et ne jamais m'en lasser. Etre invité par la peinture pour un voyage intérieur. Je ne savais jamais où ce voyage aboutirait, mais était-il important qu'il aboutisse quelque part ?









 La vie m'a confronté à d'autres réalités que les voyages permis par les toiles de Rothko. Ce que je pressentais est devenu une réalité plus grande encore, à l'occasion d'une rétrospective à Paris, il y a une bonne quinzaine d'années. Je voyais enfin les toiles dans leur dimension réelle qui m'englobait. Une telle expérience ne pouvait se vivre que dans un certain silence. Heureusement, un grand climat de silence habitait les visiteurs. Pour vivre cette expérience-là, il a fallu que je rompe mon projet familial,  que je rencontre un ami pour m'ouvrir à d'autres horizons, pourtant proches de moi, sans que je le sache. Avec le temps, je réalise que j'ai fait, dans ma vie, bien des rencontres qui me menaient toujours un peu plus loin ... Tout récemment, un ancien étudiant, devenu un ami, m'a recommandé un livre sur Rothko, écrit par un encore jeune écrivain belge, Stéphane Lambert. Je vous le recommande. La chaîne des rencontres ne s'arrête pas.



Léopold Plomteux est un liégeois (de Jemeppe-sur-Meuse) qui a choisi de jouer avec la couleur et le mouvement, sans rien représenter. En cela, il n'est ni un précurseur, ni un isolé, bien entendu. Ma tante a été proche de lui, ce qui me vaut d'avoir chez moi quelques toiles de lui. Je l'ai rencontré, chez lui, un jour, dans sa belle maison au milieu d'un verger. Ce vieux monsieur était aussi un peu philosophe. Une personnalité attachante en tout cas. Autre exemple des rencontres que la vie m'a permis.

Chez Léopold Plomteux, on n'est point dans l'épure, comme chez Rothko, on est plutôt dans une effusion de couleurs. Les deux démarches ne sont pas contradictoires. Elles se rejoignent même, me semble-t-il.













Deux cas vécus : enterrement et baptême


Ce matin, j'ai accompagné ma mère à la messe de funérailles d'une de ses connaissances, que je ne connaissais pas. Ses filles lui avaient téléphoné pour annoncer son décès et étaient réjouies que ma mère vienne. Ma mère n'a cependant pas souhaité les saluer : l'office avait été trop long.

Maman a fait un énorme effort : marcher avec ses deux cannes de chez elle à l'Eglise Saint-Jacques, aller et retour, avec moi. Je ne minimise pas l'effort, loin de là, mais au lieu de se plaindre après, pourquoi ne pas se réjouir de l'avoir fait et donc relever ce qu'elle est encore capable de faire. J'essaye de faire comprendre ces choses-là à ma mère. Cela commence à faire effet : hier, dimanche, je ne m'étais pas engagé à manger avec elle à midi, elle l'espérait pourtant. Elle est allée seule et ça s'est bien passé ; mieux que ça, elle est allée faire quelques courses au Delhaize Proxy juste en face de chez elle, n'en revenant pas elle-même. Le chemin choisi est bien le bon : ne pas céder à une spirale de dépendance. Oui, maman, tu n'as pas besoin de quelqu'un avec toi pour tout faire. Dans cette voie, tu découvres ta liberté et tu nous permets, à nous, ton fils et tes deux petits-fils, de rester libres. Tu l'as vu, on ne t'abandonne pas, mais vraiment pas.

La messe des funérailles a peu touché ma mère : elle ne comprenait rien à ce qui se disait.

J'ai, pour ma part, été fort ému par deux choses :

- tous les témoignages étaient unanimes. La défunte, jusqu'à ses derniers moments, a été une personne de relation, qui maniait l'humour, qui semait de la joie, qui était altruiste, malgré les épreuves vécues. Deux filles, mais pas de petits-enfants. Les neveux et filleuls étaient là pour dire toute leur affection. Nombreux étaient ceux apparemment qu'elle avait touchés. J'ai reconnu dans l'assistance un garçon de mon quartier, musulman, qui était là. Au moment de l'A-Dieu, il a pris un peu plus de temps que les autres devant le cercueil : il disait la prière des morts, selon le rite musulman. Sur la porte d'entrée de l'église Saint Jacques, figure un panneau qui dit à peu près ceci : " Qui que tu sois, quelles que soient ta foi ou tes convictions, visiteur régulier ou visiteur d'un jour, sois le bienvenu, avec tout ce que tu portes en toi, tu y es chez toi, c'est la maison de Dieu" ;

- les textes bibliques lus au cours de la célébration exprimaient le testament spirituel de la défunte. Ces textes n'avaient pas été choisis au hasard. L'homélie en était d'autant plus cohérente. Qui avait choisi ces textes ? La défunte, de son vivant, ou ses filles ? Au retour, j'ai un peu raconté tout cela à ma mère. Mami, quel testament spirituel aimerais-tu nous transmettre ? Qu'aimerais-tu qu'on retienne de ta personnalité, de ta vie ? Y a-t-il des souvenirs, des paroles, des textes de la Bible qui t'ont marqué ? Elle m'a dit : je ne suis pas capable de répondre à des questions comme cela. J'en ai été chagriné.

Le même jour, je reçois des nouvelles d'un ancien étudiant. Il est marié, en couple gay, et dimanche, c'était le baptême de leur enfant (adoption ou mère porteuse, je ne sais plus), mais le vieux curé de la paroisse a été visiblement à la hauteur de la situation. Cela me réjouit.

P.S. L'ancien premier ministre Wielfrid Maertens a enfin pu se marier religieusement avec son épouse civile depuis 2008. Il fallait attendre en effet que sa précédente épouse soit morte. Divorcé remarié, le mariage religieux lui était refusé ; divorcé, remarié, mais veuf, l'Eglise lui offre l'accès au mariage ! Cqfd !

samedi 27 avril 2013

Intrusion au festival du film policier de Liège


Vu que Elio di Rupo, PS, avait inventé, à Mons, un festival du film d'amour, il a fallu que Didier Reynders, MR, crée, à Liège, un festival du film policier. Tout un programme, me direz-vous. La gauche et la droite. L'amour, à gauche, la police, à droite. Cela ne s'invente pas.

Hier, j'ai assisté, invité par un" ambassadeur bénévole" de la province de Liège, à une séance de cinéma précédée d'une remise de diplômes par un député provincial MR à quelques invités de marque qui devenaient de la sorte aussi ambassadeurs de la province de Liège. Il a commencé par les plus prestigieux : Michel Galabru (le nonagénaire adjudant Gerbère des Gendarmes de Saint Tropez présent sans son adjudante), Yves Boisset (réalisateur de films comme le Juge Fayard, dit le Shériff) qui avait l'air de s'emmerder ; Yves Régnier, dit le Commissaire Moulin, qui n'était même pas là, et Olivier Minne (monsieur Fort Boyard ... pourquoi ?). On attendait Julie Lescaut ! Une question de budget peut-être. Tous avaient l'air de se demander ce qu'ils faisaient là. Se qualifiant lui-même de "naufrage", Michel Galabru, alias l'adjudant Gerbère, a le mieux qualifié la soirée à laquelle j'avais été convié ... Mon hôte en était bien conscient, heureusement ; je n'aurais pas voulu être désobligeant à son égard.

Après les stars (?), il y eut les italiens méritants de la ville, gratifiés du même diplôme (entrepreneur en bâtiments, marchand de glace ...), normal vu que le film qui allait suivre était italien et parlait de l'Italie des années 1970 (Aldo Moro et les brigades rouges).

Les stars se sont vite éclipsées, mais j'aurai eu droit quand même à une poignée de mains du député  invitant, qui a fait comme s'il me connaissait depuis toujours, ce qui n'est pas du tout le cas. Ah, quand on est là invité par un politique !

De la remise des diplômes d'ambassadeur de la province à la réception qui a suivi tout était un peu cheep, petit, médiocre. Il ne suffit pas de dérouler un tapis bleu à la place du tapis rouge de Cannes, pour sortir du lot.

Un politologue avait même été invité pour un débat. Il a parlé, après le film, devant une poignée de spectateurs, pendant que les autres s'en allaient vers le buffet. Il n'y eut pas de débat, vu qu'il était attendu que des spectateurs agissent, inter-agissent, pro-agissent (comme dirait la ministre de l'Intérieur) et qu'il n'y en eut pas ...

A l'entrée, j'avais reçu un bracelet vert (tiens donc, pourquoi pas bleu ?) me donnant accès à un certain espace pour la réception. Je veux dire celui où on avait droit, aux frais du Prince, j'en conviens, à un verre de vin, blanc ou rouge, quelques sandwiches et sucreries. C'était sans compter un tout petit espace confiné, derrière un mur de bambous, pour les plus VIP que les autres : eux, avaient droit à du champagne. J'étais bien content de n'être pas parqué derrière les bambous. Heureusement, mon charmant compagnon de ce soir-là pensait comme moi. Après un verre et un sandwich, nous nous sommes esquivés.

Le pire, c'est que je ne voterai même pas MR aux prochaines élections !


mardi 23 avril 2013

A propos des "il faut " (ou pire, les "il faudrait quand même bien que ... ")


Je ne sais plus où j'ai glané ce commentaire sur l'obéissance dans la règle de Saint Benoît, mais j'ai envie de le partager.

L'obéissance, selon Benoît, est avant tout une vigilance (ob-oedire), et non une soumission : c'est trouver le courage de percevoir la voix de Dieu dans son coeur, au centre même de notre être. Cette attitude est le remède à tant de "il faut" par lesquels les hommes se rendent malades.

Dans pas mal de cas, les personnes dépressives ont, des années durant peut-être, gardé une image de soi qui ne cadrait pas avec ce qu'elles étaient vraiment. Sous la pression de leur entourage ou d'une éducation trop exigeante, elles se sont fait violence avec trop de "je veux" ou "il faut". Elles n'ont pas répondu à une image idéale ou cultivée. Et, tout à coup, elles doivent faire l'expérience de cette profonde impuissance qui est propre à la dépression. C'est la confrontation radicale avec son être limité, une expérience de la mort qui ne peut se surmonter que dans l'abandon de soi. Nous attaquer compulsivement à tout ce ce que nous éprouvons en nous comme mauvais ne peut que nous tendre exagérément et nous faire manquer la finalité de notre vie.

Les sentiments négatifs que nous découvrons en nous sont en opposition avec l'amour ... du prochain. Ce n'est pas en nous efforçant d'éliminer ces poins douloureux que nous les ferons disparaître. Il vaut mieux regarder en face nos blessures et nos angoisses, les tolérer et les accueillir comme une partie intégrante de notre être.

Le perfectionnisme conduit à une angoisse difficile à maîtriser ; celle de rater. Le perfectionniste échoue toujours et se condamne lui-même. Il est son propre juge et prononce journellement la sentence de sa culpabilité.

Si Dieu ne nous condamne pas, mais nous embrasse avec tendresse, pourquoi être si sévères avec nous-mêmes ? Il ne s'agit pas de plaider ici en faveur de la permissivité, du relativisme ou du manque du sens du devoir. En nous réconciliant avec nos faiblesses, nous ne les faisons pas disparaître, nous les traitons d'une autre manière. L'homme qui s'est ainsi libéré peut se détacher de la dictature. Il n'est pas exempté de toute performance, mais il est libéré de la contrainte d'être performant. Il peut être lui-même.

jeudi 18 avril 2013

Deux cartes blanches et des paradis

Le journal Le Soir a récemment publié deux cartes blanches écrites par des professeurs d'université à propos des paradis fiscaux.

L'une d'entre elles a pour co-auteur mon successeur à la chaire de droit fiscal à l'ULg, Marc Bourgeois, l'autre signataire étant Edoardo Traversa (professeur de droit économique et social à l'UCL). Ils répondent pertinemment aux propos tenus par Thierry Afschrift, professeur à l'ULB et par ailleurs avocat, du genre avocat d'affaires.

Je publie ce post pour deux raisons : 
- la première, pour rendre hommage à mon successeur pour ses propos, que je partage pleinement ;
- la seconde, pour regretter une fois de plus la malencontreuse situation créée par la double qualité de professeur et d'avocat. D'un professeur, on  est en droit d'attendre, vu son statut académique, une vision neutre et objective. Quand le professeur est aussi avocat, un doute surgit. Il n'est pas étonnant de voir celui qui s'enrichit en conseillant des paradis fiscaux à ses clients défendre la vision qui lui est favorable, car nul ne doute que de tels conseils sont prodigués dans de tels cabinets.

Je n'en dirai pas plus, invitant mes lecteurs à lire les contributions de l'un et des autres.

Le Soir, 08/04/2013, page/bladzijde 2

la carte blanche

Thierry Afschrift Professeur ordinaire à l’Université Libre de Bruxelles

Les paradis fiscaux, dernier monde libre

Pour Thierry Afschrift, les politiciens semblent oublier qu’à côté des paradis fiscaux, il y a aussi des enfers fiscaux, dont la Belgique. N’est-ce pas la politique de la Belgique qui suscite l’attrait pour les paradis fiscaux ?

Grâce aux révélations du Soir et d’autres journaux sur l’identité de certains actionnaires de sociétés offshore, il est heureusement probable que des trafiquants, des dirigeants corrompus ou d’autres criminels pourront être démasqués.

L’on a aussi désormais la preuve que le dictateur zimbabwéen Mugabe, qui a affamé son peuple et violé systématiquement les droits de l’homme pendant des décennies, s’est aussi constitué une fortune au détriment d’une des populations les plus pauvres du monde.
Ce sont des informations importantes pour la lutte contre la criminalité et l’élimination des tyrannies.
Il est dès lors surprenant que les politiques ne s’y intéressent guère et que ce soit au nom de la lutte contre la fraude fiscale qu’ils proposent une illusoire « suppression des paradis fiscaux ».
Aux yeux des dirigeants euro- péens, il semble ainsi essentiel d’entraver l’usage des paradis fis- caux, non par les trafiquants et les tyrans, mais par les simples citoyens.
Ils semblent oublier que s’il existe des paradis fiscaux, c’est parce qu’il y a des enfers fiscaux, et la Belgique est l’un des pires d’entre eux. Lorsqu’un État dépense plus de 55 pour cent de ce que ses habitants ont gagné, et
qu’il s’avère incapable de réduire réellement ses dépenses, il serait bien avisé de se demander si ce n’est pas sa politique qui suscite l’attrait pour les paradis fiscaux. Et en Belgique, malgré les annonces récurrentes de réduction du train de vie de l’Etat, les dépenses publiques ont augmenté de 27 pour cent depuis 2007.
Des milliers de Belges ont des intérêts dans des sociétés, des trusts ou des fondations localisés dans des pays à fiscalité avantageuse. Ce ne sont pas tous des criminels, ni même des fraudeurs du fisc.
Pour régler des successions complexes, investir en joint-ven- ture dans certains pays émergents, ou éviter des doubles taxations d’un même revenu, ils créent certaines de ces structures tant décriées.
Beaucoup aussi recherchent seulement la discrétion de leur patrimoine, à l’égard de partenaires d’affaires, de membres de leur famille ou de l’Etat lui-même. Aucune règle ne donne au pouvoir le droit de tout savoir.
La «transparence» est un devoir des gouvernements, une contrepartie à leur pouvoir et une manière de rendre compte des impôts, soit de recettes qu’ils obtiennent par la contrainte.
Il est fâcheux que cette notion soit retournée par les États contre leurs citoyens, pour leur demander, à eux, d’être transparents et de justifier du produit de leur travail et de leur épargne.
Ceux qui profitent légalement des avantages des paradis fiscaux n’encourent souvent aucune critique puisqu’aucune loi belge n’interdit d’acquérir des participations dans de telles sociétés, ni n’oblige à en déclarer la propriété. Les revenus de ces structures ne sont pas taxables en Belgique, sauf dans quelques hypothèses qu’il est assez aisément possible d’éviter sans enfreindre aucun texte légal.
Il est normal que l’Etat fasse valoir ses droits à l’égard de ceux qui ne respectent pas la loi.
Comme il doit admettre, dans un Etat de droit, que ce qui n’est pas interdit est permis et que ce que la loi ne déclare pas taxable ne doit pas l’être.
Serait-il alors immoral d’investir ailleurs pour éviter d’être sur-taxé ici ?
Il est injuste d’enfreindre une loi juste, mais si précisément on ne l’enfreint pas, où serait l’injustice? Et croit-on vraiment que nos lois fiscales, décidées au prix de multiples marchandages entre partis et groupes de pression, ont quelque chose à voir avec la justice? Elles sont seulement l’expression erratique de l’évolution de rapports de force. Les impôts sont une question de pouvoir, pas de justice.
Si, comme le disait Thomas d’Aquin, l’impôt est un «pillage légal», l’Etat peut l’exiger parce qu’il est légal, mais son sujet, s’il y échappe dans le respect des lois, même grâce à des pays exotiques, ne fait qu’éviter un pillage...
Les individus ont des droits et il n’existe pas de règle morale suivant laquelle un Pouvoir, même élu, pourrait décider à sa guise et sans limite, d’attribuer, sous prétexte de redistribution, les propriétés et les revenus des uns aux autres, au nom d’un « intérêt général » qu’il définit lui-même. S’il agit de la sorte, il fait la loi, et pourra en assurer le respect, mais il n’édicte aucune règle éthique.
Quant aux paradis fiscaux eux-mêmes, on serait malvenu de les montrer du doigt parce qu’ils ont choisi de ne pas écraser leur population de charges comparables à celles qui nous accablent.
Ils fournissent au contraire la preuve qu’il existe d’autres choix que celui de l’État fort ou de l’Etat Providence.
Les paradis fiscaux sont des États souverains, qui choisissent librement leur système économique.
Pratiquement tous reconnaissent l’ensemble des libertés fondamentales au moins autant que la Belgique, et leurs dirigeants sont, presque partout, issus d’élections libres.
La misère est à Cuba, pas aux îles Caïman; le chômage endémique est en Martinique assistée par la France, pas aux Bahamas ou aux Bermudes, et tout indépendant ou salarié belge rêverait de bénéficier des pensions et autres prestations sociales des Suisses.
Il n’est pas fatal que l’Etat soit toujours, comme le disait Bastiat, «la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde». Des États avec peu d’impôts ne sont pas pour cela archaïques, inefficaces ou injustes.
Ces États sont au contraire l’expression concrète de ce principe énoncé à l’Assemblée nationale en 1789 : « Un peuple libre n’acquitte que des contributions », soit le prix des services que lui rend le Pouvoir, «un peuple esclave paie des impôts ».

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H=f

La réponse


Dans une carte blanche publiée ce lundi dans « Le Soir » sur l’évasion des capitaux dans les paradis fiscaux, Thierry Afschrift, professeur de droit fiscal à l’ULB, dénonçait la rage taxatoire en vigueur en Belgique. Deux collègues de l’UCL et de l’ULg lui donnent la réplique.

Les impôts sont ce que nous payons pour une société civilisée», dit Oliver Wendell Holmes, ancien juge à la Cour suprême des États-Unis. Le président Franklin Roosevelt reprit ces mots à son compte en y ajoutant « trop d’individus, toutefois, voudraient une civilisation au rabais ».
Les actuelles révélations de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) concernant l’utilisation de juridictions offshore ont suscité les réactions les plus diverses, des inconditionnels de la transparence aux fanatiques du secret. Elles ont servi également de prétexte chez certains pour tenter une remise en cause plus fondamentale : celle de la légitimité du système fiscal, voire de l’impôt dans son principe.
L’évasion fiscale – entendue comme comportement licite visant à éviter le paiement de l’impôt – ne serait que la réaction légitime à un système oppressant et injuste, le symptôme naturel du caractère spoliateur et arbitraire d’une fiscalité débridée, le seul recours effectif du contribuable soucieux de protéger le produit de son travail de la voracité d’une bureaucratie assoiffée d’argent, vouée à faire disparaître ce dernier dans le trou noir d’une redistribution aveugle.
À l’échelle internationale, le fait de s’abriter derrière des paravents fiscaux plus cléments ne serait que l’illustration de la liberté de l’individu de choisir ce qui lui convient le mieux, récompensant ainsi les États ayant fait le choix d’organiser souverainement la vie en société sur leur territoire selon d’autres modalités que celles choisies par la Belgique (sous- entendu: en exigeant peu ou pas d’impôt).
Cette caricature – malheureusement bien présente dans les médias – est dangereuse. Pour différentes raisons.
Tout d’abord, elle fait l’impasse volontaire sur la relation qui existe entre le niveau des prélèvements publics obligatoires et celui des services publics offerts en retour. Cet argument est classique, mais il mérite d’être rappelé. On peut y objecter que les structures étatiques sont trop lourdes et inefficaces,

La relation à l’impôt est une relation à autrui, aux autres membres
de la même société


Que les choix opérés au niveau des décideurs politiques ne le sont pas toujours dans l’intérêt général, mais au profit de groupes de pression particuliers, c’est certes partiellement vrai, mais cette critique ne peut être généralisée au point de nier que les ressources perçues par l’État sont dans leur immense majorité redistribuées à la population auprès de laquelle elles sont perçues. Nous sommes aujourd’hui bien éloignés de ce qui était appelé impôt (tributum en latin, origine du mot français tribut) à la fin de l’Antiquité ou au Moyen-Âge, qui s’apparentait à de véritables exactions au bénéfice exclusif et personnel du pouvoir en place (qu’il soit local ou étranger). 
En dépit de ses imperfections manifestes, le système fiscal aujourd’hui se distingue nettement de celui que certains philosophes, à juste titre, condamnaient à l’époque.
Ensuite, cette caricature occulte le véritable rapport entre l’impôt, d’une part, et les droits individuels, tels que la liberté et la propriété, d’autre part. La liberté et la propriété n’existent pas en l’absence d’appareil étatique qui permet d’en garantir l’effectivité. Or, l’État ne peut exister sans moyens financiers et, à l’heure actuelle, il n’est pas envisageable de financer un État uniquement sur des contributions volontaires (même si, reconnaissons-le, tel serait l’idéal). Dans cette optique, la liberté et la propriété dépendent de l’impôt. Ce n’est donc pas le principe de l’impôt qui porte atteinte aux droits individuels, mais l’absence de celui-ci qui les fragilise (1).
Enfin, la présentation simpliste de l’impôt par ses opposants radicaux occulte l’enjeu majeur de l’obligation fiscale. Celle-ci ne régit pas uniquement le rapport isolé entre l’individu (le contribuable) et l’État (vu comme appareil bureaucratique désincarné). Au contraire, la relation à l’impôt est, avant toute chose, une relation à autrui, aux autres membres de la même société. Lorsqu’un citoyen ou une entreprise réduit sa contribution fiscale, que ce soit de manière légale ou illégale, l’économie qu’il réalise devra être compensée par une augmentation de la contribution réclamée à d’autres. Si ce manque est financé par l’emprunt, c’est alors sur les générations futures que se reporte cette obligation. 
Par la fraude, ou même l’évasion fiscale, on observe, quel que soit le niveau global des dépenses publiques, une étrange et paradoxale redistribution des contribuables honnêtes vers les autres.
Certes, personne ne peut être contraint de partager les choix politiques opérés par la société à laquelle il appartient. Néanmoins, et c’est là une question de cohérence, on ne peut prétendre aux bénéfices que l’on retire à vivre dans une société en voulant éviter à tout prix d’y contribuer en fonction de ses capacités. C’est à cela que Roosevelt faisait référence lorsqu’il parlait de «civilisation au rabais». Éviter l’impôt aujour-d’hui ne pourrait être vu comme un acte cohérent de résistance à l’oppression que s’il s’accompagnait d’une renonciation à l’ensemble des bénéfices présents et futurs attachés à l’appartenance à la société belge.
La question de la régulation fiscale et financière des activités réalisées dans les paradis fiscaux est urgente et le monde politique se doit d’y apporter une réponse univoque et visible, préalable nécessaire à une indispensable refonte de notre actuel système fiscal. Il en va en effet non seulement de la viabilité des finances publiques de nos États européens et d’une concurrence non faussée entre États, mais aussi, plus fondamentalement, de la légitimité de notre civilisation, basée notamment sur le principe de l’impôt comme contribution de chacun aux besoins collectifs selon ses capacités. L’impôt n’est pas la négation de la liberté, il en est le prix.

(1) Voir à ce sujet le livre de Liam Murphy & Thomas Nagel, The Myth of Ownership. Taxes and Justice, Oxford University Press, 2002.

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A vous de juger. Moi, c'est fait.