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mardi 15 juin 2010

Humeurs électorales

Les résultats des élections de ce 13 juin 2010 sont maintenus connus et feront date: la N.V.A. de Bart de Wever, au nord du pays, provoque un tsunami; le Parti socialiste est le vainqueur, incontesté, au sud du pays. Comment ceux-là vont-ils faire pour s'entendre?

Je n'ai aucune compétence pour analyser les résultats d'une élection, sauf celle d'un citoyen qui tente de réfléchir un peu au-delà des mots et des chiffres.

Voici donc, en vrac, quelques réflexions:

1. - Les libéraux, tant au nord qu'au sud, sont désavoués. Le président du M.R., Didier  Reynders, l'a reconnu avec une humilité qu'on ne lui connaissait pas. Tentons de voir clair. Quel est le poids de la pensée libérale en Belgique? Enlevons au M.R. ses élus F.D.F., dont le fonds de commerce principal reste la défense des francophones de Bruxelles et de la périphérie, que reste-t-il? Le libéralisme social, incarné particulièrement en son temps, par Louis Michel ne parvient pas à convaincre, car sans doute peu vraisemblable et vérifiable dans les faits. Les mouvements qui se veulent "réformateurs" ont de la peine à être crédibles: songeons à Nicolas Sarkozy et à ses projets de réformes tous azimuts ... dont bien peu aboutissent, mais dont beaucoup créent la polémique. On n'a guère entendu Bart de Wever sur le volet socio-économique de son programme, mais il apparaît que les plus grandes convergences existeraient, sur ce point, avec les idées du M.R., et peut-être même seulement avec celles du M.R. Ah, s'il n'y avait pas Olivier Maingain au M.R.!

2. - Je n'ai pas la fibre socialiste, question de tradition familiale sans doute. Je dois reconnaître qu'il y a des gens très bien au P.S. et que le discours social du P.S. est bien plus crédible que celui du M.R. Elio di Rupo est appelé à jouer un rôle important dans les semaines qui viennent. Il a les qualités pour le faire. Je lui souhaite bonne chance.

3. - Ecolo était le seul parti dont les candidats s'étaient engagés à exercer le mandat pour lequel ils seraient élus. Ceci mérite le respect. Les autres partis ne peuvent pas en dire autant. Et ceci en dit long sur le respect du citoyen.

4. - J'ai beaucoup de sympathie pour la mouvance écologique, depuis bien longtemps. Je trouve cependant que c'est dans l'opposition  que les écologistes se révèlent les plus efficaces (cfr., par exemple, les travaux de la commission parlementaire sur la fraude fiscale). Il faut, en démocratie, une force prête à  jouer un rôle d'opposition constructive. Une voix qui n'hésite pas à jouer le rôle du "poil à gratter", qui pense un peu plus loin que les autres pour leur rappeler leur étroitesse de vue. Comme l'exercice du pouvoir corrompt toujours, nécessairement, il est bon que certains candides soient là pour penser la politique autrement, pas nécessairement pour exercer le pouvoir.

5. - Le C.D.H. reste, pour moi, un parti sans saveur. Et sa présidente joue un rôle de repoussoir pour bon nombre d'électeurs par le passé acquis à l'ancien parti social-chrétien. Quant au slogan de campagne du C.D.H. "L'union fait la force", il a bien fait rire au nord, comme au sud ... Il aura été jugé passéiste au sud et ridicule au nord de la part de "Mevrouw nee".

6. - Que penser des "machines à voix"?  Il y a celles qui les méritent par leur action, par leur charisme, par leurs idées. Il y a celles, politiques, que l'on inscrit sur la liste juste pour obtenir des voix, mais qui ne siégeront jamais (procédé détestable, car méprisant pour l'électeur). Il y a celles que l'on impose sur une liste, en dernière minute, comme représentant de la société civile, peu importe leur compétence. Ainsi de Jean-Denis Lejeune, sur la liste C.D.H., à Liège. Je me réjouis qu'il n'ait pas été élu. Et puis, il y a Michel Daerden, dont la présence sur la liste P.S. ternit à elle seule le succès du parti.
Le degré zéro. Une campagne avec un seul slogan 'Tout le monde aime papa". Une bête de foire, sur le marché de la Batte, juché hilare sur un tabouret dans l'étal d'un marchand d'épices et signant des autographes. Le P.S. se grandirait en n'admettant plus ce personnage sur ses listes.

7. - Et, pour finir, une constatation réjouissante. Habitant un quartier pluri-culturel, je me rends compte que les "nouveaux belges"s'investissent souvent bien plus que certains belges de souche dans leur devoir d'électeur. A la lassitude des uns répond la fierté des autres.

lundi 14 juin 2010

Origène et la pédagogie

"C'est en se trompant maintes fois qu'on parvient à la perfection" (Origène, mort vers 254).

Quelle place donnons-nous à l'erreur, nous enseignants, dans nos enseignements?

Cette question concerne autant l'enseignant que l'apprenant (comme diraient mes collègues pédagogues).

Comme enseignant,
- avons-nous assez d'humilité pour reconnaître que nous pouvons nous tromper, dans notre discours et  dans nos évaluations?
- quand un étudiant échoue, cherchons-nous avec lui les raisons de son échec?
- quand nous enseignons quelque chose, prenons-nous le temps d'expliquer les errements qui ont le plus souvent conduit à ce qui constitue la "vérité relative et provisoire" de l'instant?

Par rapport à nos étudiants,
- comment procédons-nous pour faire de leur échec un chemin vers la perfection?
- comment évaluons-nous celui qui se trompe par rapport celui qui nous restitue ce que nous avons dit?
- donnons-nous à l'étudiant un peu original toute latitude de s'exprimer ou préférons-nous l'étudiant qui s'inscrit parfaitement dans un certain modèle?
- sur la base de quels critères, choisissons-nous nos assistants? comment choisissons-nous les académiques eux-mêmes?

Le meilleur est-il celui qui aligne les PGD, obtient des prix, ne connaît que l'excellence? Si oui, il a alors encore beaucoup de chemin à parcourir avant d'atteindre la perfection.

Je ne prétends pas avoir épuisé ici le sujet, mais il me paraît mériter plus ample réflexion.

Cela dit, j'aime les rencontres inattendues.

Hier soir, je lisais sur un banc, écoutant au casque de la musique comme j'aime. S'assoient à mes côtés deux jeunes filles à l'exubérance méditerranéenne. "Zut", me dis-je, "voilà ma quiétude perturbée". Après un temps, j'enlève mes écouteurs et une des jeunes filles me demande ce que je lisais. La conversation s'engage. Elles sont italiennes, étudiantes Erasmus, l'une en langues, l'autre en économie. Nous parlons de leurs sentiments à propos de Liège et des liégeois puis, surtout, des différences entre l'enseignement universitaire en Italie (Gênes et Naples) et Liège.

Au gré de la conversation, je retiens les quelques observations suivantes:
- en Belgique, les profs sont jeunes; en Italie, ils sont généralement vieux;
- en Belgique, les profs s'investissent dans leurs cours; en Italie, pas;
- en Belgique, les profs remettent un syllabus et utilisent des power points; en Italie, pas;
- en Belgique, le travail personnel est encadré; en Italie, pas;
- en Belgique, les profs sont disponibles; en Italie, pas.

Intéressante conversation.

Arts, mouvement et espace. A propos de Calatrava

Interrogez un habitant, par exemple, de Schlafensiegutensheim, et demandez-lui: qui est Santiago Calatrava? Il vous répondra peut-être: un joueur de football. Les liégeois, eux, savent tous que  Santiago Calatrava est celui qui a conçu leur nouvelle, et superbe, gare des Guillemins.

Une exposition, au Grand Curtius, permet d'en savoir un peu plus sur ce génial architecte. Puissent de nombreux liégeois la visiter.

Voici mes impressions:

1. - quand je vois des choses belles et épurées, je me sens toujours meilleur;
2. - l'exposition explique le parcours du créateur: un réel fugitif qui accroche le regard, un dessin, une sculpture qui donne forme, un projet architectural qui donne de l'espace à la forme, un lieu où les visiteurs ne contemplent pas l'oeuvre de l'extérieur, mais sont au coeur de celle-ci;
3. - l'union de la forme et du mouvement: sculptures ou tableaux bougent chez Calatrava et, ceci me paraît essentiel, il faut du temps pour les découvrir.

On découvre ainsi à quel point l'art met en question les choses les plus importantes. J'en retiens deux, dans le cas présent:
- la nécessité de prendre le temps. La culture de l'instant, de l'urgence, voire de l'extrême urgence, ne produit pas grand chose de bon, je le pense en tout cas ;
- l'épure. Simplifier toujours et encore, pour enfin toucher à l'essentiel. La pensée la plus profonde est celle qui tient en "trois fois rien". De "e=mc2" à "aime ton prochain plus que toi-même", en passant par "connais-toi toi-même".






dimanche 13 juin 2010

Les pensées radicales et le réel

Ce n'est pas dans ma nature de dire pour qui il faut voter, de recommander tel ou tel candidat, et je me suis donc tu. J'ai simplement exprimé, sur Facebook, le profil que chacun devrait pouvoir attendre des candidats auxquels le pouvoir va, somme toute, être accordé. 


Voici comment je me suis exprimé:
"Pour qui voter? D'abord pour des hommes ou des femmes, pas pour un parti. Ensuite, pour des femmes ou des hommes qui ne sont pas liés à une idéologie. Enfin, pour des hommes ou des femmes assez courageux pour dénoncer toute compromission, tout amalgame, toute pensée unique, tout lien avec l'un ou l'autre lobby. Et pour finir, quand il s'agit de candidats qui se représentent, sur la base de leur bilan".


Les réactions que j'ai reçues m'ont laissé entendre qu'aucun candidat ne répond - en quelque sorte, par définition - au profil que j'ai tracé. Si cela est vrai, j'ai encore plus de raison d'être alarmé et de détester les systèmes qui ronronnent sur eux-mêmes et reproduisent à l'infini les mêmes clivages, les mêmes comportements, les mêmes idéologies, les mêmes complaisances, les mêmes débats, les mêmes certitudes.

Pour prolonger cette réflexion, je voudrais faire écho ici à une chronique de Jean-Claude Guillebaud, dans le supplément au Nouvel Observateur "Télé Ciné Obs" (n° 2378, 3 au 9 juin 2010). Il y évoque un "
débat sur la crise" organisé par France inter, le 21 mai 2010, opposant deux personnalités: d'une part, Susan George, présidente d'honneur du mouvement Attac et théoricienne de l'altermondialisme; de l'autre, Philippe Manière, ancien patron du club Montaigne et avocat du libéralisme intégral. Deux grands formats. Deux penseurs. De quoi rompre avec le jeu des politiques.

La finale de cette chronique est particulièrement intéressante. Je vous la soumets:
"
Le désaccord se révéla abyssal entre les deux intéressés. Crise ou pas, chacun campa sur ses positions. Demorand (l'animateur du débat)s'en étonna et demanda à Manière s'il se sentait toujours "droit dans ses bottes". L'intéressé acquiesca illico. Au total, la qualité du débat nous permit de prendre la mesure d'une stupéfiante réalité cognitive: les croyances radicales résistent toujours aux démentis du réel, fussent-ils cinglants. Souvenons-nous: dans les années 1960, les marxistes expliquaient le désastre économique des pays de l'Est en assurant que ces derniers n'étaient pas encore "assez communistes". Aujourd'hui, ce sont les libéraux qui justifient les échecs répétés du système planétaire en nous disant - comme le fit Manière ce matin-là - "qu'on n'était pas encore allé assez loin dans la voie du libéralisme".

"Mamma mia!", comme s'exclame, le chroniqueur (que j'apprécie).

Que conclure? Le défi est colossal. Il nécessite, dans le bien de l'humanité tout entière, une autre manière de penser le monde des hommes, leurs rapports entre eux et leur rapport à la planète. La mondialisation que nous connaissons aujourd'hui n'est pas la bonne, j'en suis convaincu. Je ne souhaite pas non plus un nouveau prophète. Il y a toujours eu de vrais prophètes et de faux prophètes. Je fais dès lors le pari suivant: partir de la base, des relations quotidiennes, de la découverte de l'autre, du partage des cultures, de la mise en commun de ce qui rassemble et pas de ce qui divise, arriver à ce que l'autre ne soit plus perçu comme un ennemi ou un adversaire, mais comme un compagnon de fortune et d'infortune.



Utopie, me dire-vous? Bien entendu. Mais le moment n'est-il pas venu de formuler de nouvelles utopies, c'est-à-dire un nouveau but pour le monde. Le "tout à l'économie" a fait son temps et, s'il a à son actif quelques réussites, a fait aussi la preuve de ses limites et de ses inacceptables dérives. Il faut donc de nouveaux paradigmes, une autre vision. L'investissement prioritaire de demain doit être dans la culture et dans l'éducation. Dans le partage des cultures et des traditions. Mais surtout pas un modèle uniformisé! Tout ce qui unit fait avancer. Tout ce qui divise fait régresser. Mais, là gît le paradoxe, c'est la diversité même qui est richesse. Et si l'on substituait à la croissance la sagesse?

vendredi 11 juin 2010

Sondages

Glanés dans la presse de ce jour, quelques sondages méritant que l'on s'y arrête un instant.

1. - D'après un sondage IFOP, de plus en plus de nos voisins français sont prêts à accueillir leurs voisins wallons, si d'aventure les Flamands rompaient le pacte belge. 3 Français sur 4 même, dans les régions limitrophes de la Belgique: le Nord, le Pas-de-Calais, les Ardennes. Je me rappelle ainsi une conversation avec un couple de Charleville-Mézières, sur un bateau entre Saint Malo et le Cap Fréhel. Ils m'expliquaient que leur fille était inscrite aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur. C'était l'université la plus proche et la plus immédiatement accessible pour eux. Que représentent encore les frontières aujourd'hui? A fortiori, une frontière linguistique.

http://www.francesoir.fr/europe/les-francais-massivement-prets-adopter-les-belges-francophones

2. - Avant même qu'il ne commence, 54,4 % des 871 votants au sondage organisé par le journal Le Soir, en ont "déjà marre" que le Mondial (de football) truste  les media pendant un mois. 22,6 % s'en réjouissent. Avec la marge d'erreur propre à tout sondage, comment interpréter celui-ci?

Quelques pistes totalement subjectives:
- les amateurs de foot ne voient pas l'intérêt de répondre à un sondage, et encore moins à un sondage sur le foot;
- les amateurs de foot ne lisent pas Le Soir, voire ne lisent pas du tout;
- plus de la moitié des citoyens ne trouve plus aucun intérêt aux programmes proposés par les télévisions;
- le foot étant un sport populaire, la Belgique compte une élite intellectuelle réfractaire au foot particulièrement élevée;
- il y a plein d'homos qui ont répondu à ce sondage. Ceux-là, ils n'arrêtent pas de fausser les statistiques.

Quant à moi, je me réjouis de plus en plus de faire partie de ceux qui ne regardent pas la télé et attends avec impatience le soir de la finale, où je pourrai goûter en quasi solitaire deux heures de paix totale, au bord de la Meuse, un livre à la main.

3. - Un panel de jeunes a été appelé à se prononcer sur l'homme politique "le plus cool" de Flandre et de Wallonie. Le résultat est inattendu: Bart De Wever, au nord; Michel Daerden, au sud. Le gouvernement des "cools" (à prononcer à l'anglaise, bien entendu ...) est plein de promesses. Où les jeunes (les "djeuns") ont-ils la tête?

http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2010-06-10/daerden-et-de-wever-les-plus-cool-775452.php

mardi 8 juin 2010

Dazibao

Ce matin, en sortant de chez moi, j'ai découvert sur tous les immeubles du quai de Gaulle, où j'habite, donc aussi sur le mien, une affiche. Un candidat aux élections, dont l'équipe de colleurs aurait manifesté un peu trop de zèle? Non. Pas vraiment.

L'affiche était la suivante:





Voilà une initiative individuelle -  je le suppose -  qui ne manque pas de susciter un grand nombre d'interrogations.

Réflexe de prof, ma première réaction a porté ... sur l'orthographe défaillante du message: "Dégager". Alors que l'auteur se voulait assurément impératif, il parle à l'infinitif. Mais, je ne m'étonne plus de rien. Un jeune homme liégeois, qui sévit sur Facebook et a appartenu à presque tous les partis de l'échiquier politique, ne pensait-il pas en toute bonne foi que, si l'on veut être "discret", il faut être "discrétionnaire".

Est-il légal, même si on est en colère, d'utiliser des immeubles privés comme support de sa colère? L'affichage électoral est réglementé, l'affichage citoyen serait-il "hors norme"? Il se pourrait même que l'auteur des affiches soir le premier à râler sur les tags. Sa manifestation d'humeur, j'en conviens, est moins indélébile que celle des "taggeurs",  mais elle relève d'un comportement semblable: utiliser le bien d'autrui pour s'exprimer. 

Sur le fond, il y a en effet, à nouveau, quai de Gaulle à Liège une concentration de dealers et de drogués au-delà de la normale, et peut-être de l'acceptable. Ont-ils lu l'appel qui leur était intimé par les affiches apposées? En d'autres termes, la réaction du citoyen colleur d'affiches était-elle adaptée? Une pétition, une lettre au commissariat de quartier n'auraient-elles pas été plus utiles? L'impunité qui entoure ce trafic et ses "à côtés" est-elle normale? Est-il acceptable de croiser en rue, en se promenant, des individus qui se piquent au vu et au su de tous? On ne voit guère en tout cas de présence policière. 

On pourrait être tenté de faire une différence entre les dealers et leurs clients. Il y aurait des profiteurs criminels et des victimes. Les rôles sont moins définis que cela. Les comportements délictueux doivent être poursuivis. Et les victimes aidées et soignées. En matière d'assuétude, il convient en effet toujours de parler de victime ou de maladie. Comme pour le cancer. On ne devient jamais "accro" à l'alcool, à la drogue, au jeu ... par choix. Existe-t-il une assuétude à l'argent?

Plus fondamentalement encore, se pose la question de la cohabitation dans un même espace de populations différentes dont certaines sont perçues, à tort ou à raison, comme différentes, dangereuses, marginales, heurtantes ... J'ose espérer ne jamais voir quai de Gaulle, à Liège, d'autres affiches que je préfère ne pas imaginer. 

Concernant le Dazibao, voici ce qu'en dit Wikipedia:


Le dazibao (chinois traditionnel 大字報, chinois simplifié 大字报, pinyin dàzìbào, littéralement « journal à grands caractères ») en Chine est une affiche rédigée par un simple citoyen, traitant d'un sujet politique ou moral, et placardée pour être lue par le public.
Journaux affichés, Pékin, 2005
L'expression de l'opinion publique par l'affichage est une tradition de la Chine impériale. Les voyageurs rapportent que les citoyens mécontents écrivaient ou imprimaient des affiches pour critiquer l'administration du magistrat impérial, qui étaient placardées dans la ville et jusque dans la rue devant le tribunal, siège du magistrat. Le peuple se rassemblait autour des affiches pour les commenter1.
C'est en 1966, avec la révolution culturelle lancée par Mao Zedong que les dazibao refirent leur apparition en Chine. Un des éléments clés de la révolution culturelle fut la publication de dazibao le 25 mai 1966 par Nie Yuanzi et d'autres à l'Université de Pékin, affirmant que l'université était contrôlée par la bourgeoisie antirévolutionnaire. La lecture de ces textes par de jeunes étudiants comme Xing Xing Cheng les conduisirent à participer à la révolution culturelle et rejoindre les gardes rouges. L'affiche est venue à l'attention de Mao Zedong, qui l'a diffusé nationalement en la publiant dans le Quotidien du peuple. Les dazibao furent bientôt très répandus, utilisés pour tout, du débat sophistiqué au divertissement satirique à la dénonciation enragée ; être attaqué dans une affiche de grand-caractère était suffisant pour mettre fin à une carrière. Réalisées à la main, ces affiches couvrirent d'abord les murs de Pékin avant de gagner les provinces. Ce média illégal et spontané véhicula l'information non-officielle et eut l'audace d'attaquer les autorités du pays.
Un des « quatre grands droits » dans la constitution d'état de 1975 était le droit d'écrire un dazibao.
Une nouvelle floraison eut lieu après la fin du maoïsme, lors du mouvement du mur de la démocratie en 1978 à Pékin; un des plus célèbre dazibao fut La cinquième modernisation, dont l'appel hardi à la démocratie a apporté une renommée immédiate à son auteur, Wei Jingsheng. La répression finit par mettre fin à cette presse libre à la fin de l'année 1979



mardi 1 juin 2010

Prendre de la hauteur

Paradoxalement, on n'approfondit bien un sujet que si on prend par rapport à celui-ci de la hauteur. Certes, l'analyse au scalpel jusqu'au détail du détail a son intérêt en soi. Elle plaît beaucoup aux juristes. S'il ne fait pas de doute qu'elle puisse donner des arguments aux plaideurs, elle est généralement insuffisante pour inspirer une réforme digne de ce nom. Quant aux politiques, non seulement la plupart d'entre eux manquent singulièrement de hauteur de vue, mais, lorsqu'ils font mine de ne pas s'attarder aux détails, c'est généralement pour s'abriter derrière des slogans. En période électorale, c'est le cas en Belgique pour le moment, ceux-ci sont tellement creux qu'ils font bien peu de cas de l'intelligence des citoyens. Le candidat dont le slogan de campagne est actuellement "Tout le monde aime papa" bat évidemment tous les records.

C'est toujours avec satisfaction que je lis les auteurs qui préfèrent les grands mouvements de fond à la réaction immédiate. Je lis ainsi avec beaucoup d'intérêt les réflexions que proposent Amin Maalouf, dans un essai paru fin 2009: Le dérèglement du monde (Grasset). Dans une campagne électorale belgo-belge, qui restera dans les annales par sa brièveté et par le désintérêt qu'elle suscite chez le citoyen, je ne résiste pas à l'envie de reproduire le passage suivant:



"Pour toute société, et pour l'humanité dans son ensemble, le sort des minorités n'est pas un dossier parmi d'autres; il est, avec le sort des femmes, l'un des révélateurs les plus sûrs de l'avancement moral ou de la régression. Un monde où l'on respecte chaque jour un peu mieux la diversité humaine, où toute personne peut s'exprimer dans la langue de son choix, professer paisiblement ses croyances et assumer sereinement ses origines sans encourir l'hostilité ni le dénigrement, que ce soit de la part des autorités ou de la population, c'est un monde qui avance, qui progresse, qui s'élève. A l'inverse, lorsque prévalent les crispations identitaires comme c'est aujourd'hui le cas dans la grande majorité des pays, au nord de la planète comme au sud, lorsqu'il devient chaque jour un peu plus difficile d'être sereinement soi-même, de pratiquer librement sa langue ou sa foi, comment ne pas parler de régression?" (p. 69).