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mardi 9 novembre 2010

Le mort et moi

Le frère Hugues, que je connaissais bien, est décédé, à l'âge de 87 ans, pendant mon séjour à Wavreumont. Il était un homme hypersensible, profond et attentionné. Nous étions un peu frères en humanité lui et moi. Bien entendu, il était passionné de musique.

Le jour même de son décès, Renaud, le frère prieur, m'a proposé d'aller me recueillir sur sa dépouille. J'ai décliné l'invitation. Il me semblait que ces premiers moments devaient être réservés à ses intimes: ses frères, sa famille, ses amis proches. Mais il y avait une autre raison.

Une fois que la vie a quitté le corps et que celui-ci n'est plus que dépouille, je ne puis comprendre l'attachement de certains à voir encore une dernière fois l'enveloppe charnelle de celui qu'ils ont aimé. On est alors généralement déçu: le défunt ne ressemble plus à celui qu'on avait connu, surtout s'il a souffert d'une maladie. Ne vaut-il pas mieux conserver le souvenir d'un vivant que d'un mort? Et puis, qu'aimait-on en lui? Son corps ou son esprit?

Il faut accompagner la mort de nos proches, être à leurs côtés au moment du passage, quand cela est possible. Mais une fois le dernier souffle expiré, il me paraît sain de fermer le cercueil au plus tôt.

Cela permettrait d'éviter des situations que je trouve déplacées.

Ma tante Anne n'a été mise "en bière" (curieuse expression) qu'au moment des funérailles. C'est apparemment la coutume en France. Elle est restée pendant 4 jours sur une table dans la morgue de la seniorie où elle résidait. C'était sinistre et indigne d'elle et de ses proches. Le comble a été atteint quand la famille a été invitée à regarder sur un écran de télévision la crémation. Je me suis enfui. C'était au Mont Valérien.

Sans jugement, je n'ai pu m'empêcher de relever ces quelques commentaires de personnes qui avaient été voir le frère Hugues pour la dernière fois: "on dirait qu'il a un sourire", "on lui a mis les chaussures qu'il aimait" ... Propos dérisoires, pour exorciser la mort ou l'inconfort face à la mort?

lundi 8 novembre 2010

Le centre et la périphérie

Je viens de passer une semaine au monastère Saint Remacle de Wavreumont, un lieu auquel je suis fidèle depuis 30 ans.

Une semaine sans journaux, sans ordinateur, sans télé, sans facebook, sans alcool, sans téléphone, sans urgence. Je n'ai ressenti aucun manque. Je me suis senti heureux, serein, en paix et ouvert. Mon quotidien a été le plus banal, mais il était équilibré. Les temps de silence, le travail manuel, la lecture, le chant à l'office, les conversations avec le frère Pierre et, le soir, avec quelques hôtes comme moi ont été fort enrichissantes. Que de belles personnalités, riches et rayonnantes! De belles âmes plutôt que des esprits brillants. De beaux parcours de vie aussi. Un retour à l'essentiel de la vie. Il n'importe pas, quand on vit à ce rythme, d'être absolument au courant des dernières nouvelles, d'assister à la première d'un spectacle ou d'être le premier à avoir vu un film, aussi bons soient-ils.

Après avoir demandé à son père sa part d'héritage, l'avoir réalisée et dilapidée dans une vie éclatée, le fils prodigue connaît le manque, la faim, l'indigence. Il a cherché son bonheur, son plaisir, en dehors de lui-même et, au moment de la famine, il mendie aux autres sa nourriture. Tout change à partir du moment où il "rentre en lui-même", où il retrouve, en d'autres termes, le chemin de sa source intérieure. Il revient alors à la vie. Il trouve l'audace de revenir vers son père. Peu importe alors aux yeux du père les mots d'excuse qu'il avait préparés; il n'aura même pas l'occasion de les dire, le père l'interrompt. Il retrouve ce que le père n'a jamais cessé de lui réserver: la vie en plénitude (Lc, 15, 11-32). Retrouver le centre, se délier de tout ce qui n'est en fin de compte que périphérique.

La nature, particulièrement belle en ce temps d'automne, et la prière de l'office contribuent grandement à ce processus de "recentrage".

Mais mon séjour est aussi marqué par trois prénoms: Amandine, Bruno et Guy.

Amandine était de retour d'un séjour d'un an aux Philippines. Comptable de formation, elle avait fait le pari d'une année comme volontaire là-bas pour s'occuper des enfants des rues à Manille. Elle en est revenue transformée. Elle était à Wavreumont pour réfléchir à son avenir, pour discerner sa place en ce monde. Elle voudrait devenir missionnaire laïque, non pour évangéliser, mais pour travailler à des projets concrets sur le terrain. Amandine, c'est aussi un très beau sourire et un rire communicatif. J'espère la revoir un jour.

Bruno faisait retraite au monastère, alors qu'il n'est pas chrétien, ni même baptisé. Travaillant pour  Caritas international, il est licencié en sciences économiques et titulaire d'un master en développement. Il est en congé sabbatique. Une décision courageuse, parce que comportant des répercussions financières, pour prendre distance. Il a beaucoup voyagé. Nous avions plusieurs points communs: il suit des cours de chant classique, il anime deux groupes vocaux, il vient de se lancer dans le théâtre et aimerait faire de l'impro. Il reviendra, a-t-il dit, à Wavreumont.

Guy a 21 ans. Il est parti six mois en Inde. Les moines ont décidé de permettre à des jeunes de partager leur vie communautaire pour une durée indéfinie pouvant aller jusqu'à un an. Un temps d'expérience et de discernement. Cela me paraît une excellente idée. J'aurais aimé en bénéficier à l'âge de Guy. Ma vie aurait peut-être été toute différente. Il a l'air heureux et il fait souffler sur la communauté un vent de jeunesse. Il faut le voir faire son jogging le matin et travailler le soir ses exercices de violoncelle.

J'ai découvert la vie monastique à Orval en 1972. Les moines m'y apparaissaient comme des icônes distantes, hiératiques, inaccessibles. A Wavreumont, les moines sont des hommes simples, avec leurs faiblesses et leurs qualités, ouverts aux familles, aux enfants. C'est la raison pour laquelle je me sens relié depuis 30 ans à ce monastère hors du commun.

jeudi 28 octobre 2010

Madurodam

J'aime beaucoup les associations d'idées.

Il existe sur internet des sites de rencontre pour tous les genres et tous les fantasmes. Je suis membre d'un seul, juste pour rêver un peu. Il concerne les hommes poilus et/ou barbus (ne fût-ce qu'un peu) et ceux qui aiment ça. Ce site de rencontre me rassure: on a le droit d'y être un peu enrobé, sans complexe. Et il y règne une vraie convivialité. Ce site ne m'a pas permis de rencontrer grand monde, mais quand même. Il m'a surtout mis en contact avec des gens très intéressants de tous âges et le plus souvent avec une corde artistique à leur arc (musicien, chanteur d'opéra, écrivain, photographe, vidéaste ...). Certains avaient même une certaine notoriété. On pourrait appeler ce site: "Les alumnis du poil".

J'ai reçu récemment un message d'un correspondant qui portait le nom de "Maduro-dam". Cela m'a fait rire: tout était dit! Il aime les hommes mûrs et il habite aux Pays-Bas, là où on aime les mots qui se terminent par "- dam" (Amsterdam, Rotterdam, Edam ...).

Pourtant, Madurodam est aussi à La Haye ( 's Gravenhage, plus communément appelée  Den Haag) une ville miniature représentant, à l'échelle, des grands sites du pays (l'aéroport de Schiphol, les canaux d'Amsterdam, les moulins de la Frise ...). J'ai découvert Madurodam à un âge fort éloigné de la maturité (13-14 ans?).





Au fil des années, de séjour linguistique en séjour linguistique, j'ai bien dû vivre huit mois à La Haye. J'y ai même travaillé dans un hôpital gériâtrique dans des conditions que je préfère oublier aujourd'hui.

Ces séjours en immersion dans une famille ne m'ont pas appris que le néerlandais (d'autant que le néerlandais parlé à La Haye, accent compris, ne ressemble guère au néerlandais parlé couramment en Flandre). Cela a représenté, pour moi, une première ouverture à la différence et très sagement au sexe.

La famille qui m'accueillait ne comportait pas de père, juste une mère (Mevrouw Mook) et ses trois enfants. Elle tenait un magasin de couture et de vêtements sur mesure et louait des chambres à des étudiants. Le dimanche, elle allait au temple mormon. Son fils aîné, qui devait avoir 19-20 ans, avait des cheveux longs, fumait des joints, jouait de la guitare (mais ce n'était pas la même guitare que la mienne, trop classique), il écoutait des choses que je n'avais jamais entendues (Bob Dylan, Melanie, Peter, Paul and Mary).

A la devanture des marchands de journaux, étaient exposées en pleine rue - on était à la fin des années 60 et au début des années 70 -  des revues pornographiques montrant aussi bien des femmes que des hommes. Je découvrais ainsi ce dont on s'était bien abstenu de me parler. Et cela me troublait. Cela ne trouble plus les étudiants Erasmus/Socrates d'aujourd'hui. Je m'en réjouis.

Et puis, un peu plus tard, je devais avoir 17-18 ans, j'ai découvert par hasard la plage naturiste au nord de Scheveningen. J'étais bien trop timide pour faire comme eux. Ce fut ma première expérience de la vision en vrai du corps d'hommes et de femmes adultes nus.

Ils étaient libres et je ne l'étais pas. Ils étaient bien dans leur corps, je ne le suis toujours pas.

mercredi 27 octobre 2010

Le temps de la retraite

On parle beaucoup, ces temps-ci, des pensions et de leur financement. En France, particulièrement. On parle fort peu du temps de la retraite. Le temps où l'on se retire et où on peut prendre enfin le temps de se trouver.  On n'évoque pas les âges de la vie. Ce que chaque âge peut apporter à la vie en société. Les hommes de pouvoir raisonnent en comptables.

La semaine prochaine, je serai en retraite. Je veux dire par là que je passerai 7 jours dans un monastère, non pour fuir le monde, mais pour prendre quelque distance avec le monde et considérer d'un autre regard et ma vie, et le monde.

Je n'ai pas choisi au hasard le monastère où je passerai cette semaine. Je le connais depuis 30 ans. J'y ai rédigé, dans l'urgence, la plus grande part de ma thèse de doctorat. Après, il y a eu une profonde connivence et des raisons de rupture. Quand mes frères de là-bas me disent qu'ils vont m'accueillir aujourd'hui et qu'ils se réjouissent de me revoir, c'est comme une fenêtre qui s'ouvre.

On ne visite pas le monastère Saint Remacle,  à Wavreumont, sur la colline entre Malmédy et Stavelot, pour son architecture, pour la beauté du chant grégorien, pour son fromage ou pour sa bière. Ici, la simplicité règne.

J'aime ceci qui est, depuis le début, le projet de la communauté: être une présence, un peu en retrait du monde, mais ouverte au monde. Ici, les moines ne portent pas l'habit monastique; ils s'habillent comme tout le monde (sauf à l'office). Certains d'entre eux ont un engagement, professionnel parfois, à l'extérieur du monastère. Ils ne refusent pas le monde mais le monde vient à eux. La famille monastique au sens large, à Wavreumont, comprend des laïcs, des familles, des enfants, autour des moines. Il en est ainsi aussi dans leur fondation du Pérou. Ils sont aussi référents pour la communauté nouvelle qui assure la continuité à l'Abbaye du Val Dieu, après le départ des derniers moines cisterciens.

La famille vieillit et cela me rend triste.

Malgré 15 années, où j'ai coupé peu à peu tous les liens, je sais que j'ai là une famille.





mardi 26 octobre 2010

Swingle life

Un jour, un américain vivant en France - un américain à Paris - en ces années où l'on pouvait oser, sans être formaté par des producteurs ou des chaînes de télévision, Ward Swingle, a eu l'idée fort originale de faire interpréter uniquement par des voix des oeuvres du répertoire classique: dabadam, djing-djing, doum-bi-doum, fabadabala, ... avec un peu de swing, une basse et une batterie. Quatre voix féminines et quatre voix masculines, tout un clavier de sonorités.





Il me l'a dit: Jean-Sébastien a aimé. Bach sera éternellement revisité, puisqu'il est éternel. Il ne pensait pas, Jean-Sébastien, avoir tout dit; mais il ne savait pas que le swing et lui feraient aussi bon ménage. Un autre ensemble de jazz mythique lui a aussi rendu hommage: The Modern Jazz Quartet.

Ma mère, bien entendu, n'aime pas ces "chansons sans paroles", qui ne veulent rien dire.

Ward Swingle a pu compter sur des interprètes de talent: Christiane Legrand (la soeur de Michel) beaucoup, et surtout Mimi Perrin, qui la première avait ouvert la voie, avec les Double six.








http://fr.wikipedia.org/wiki/Double_Six


J'ai entendu les Swingle Singers en vrai ... à la Salle Philharmonique de Liège (que l'on appelait, à l'époque, le Conservatoire). Confirmation d'un lieu où l'acoustique autorise à peu près tout. Il s'agissait d'un concert Jazz Sébastien Bach.


Parmi tous leurs albums, il en est un que j'apprécie plus que les autres: celui qu'ils ont consacré à la musique espagnole: Spain.






Il existe encore aujourd'hui un ensemble appelé Swingle Singers, mais cela n'a plus rien à voir. Les voix restent belles, les arrangements aussi ... mais ils chantent le plus souvent des mots.

Une trahison?

lundi 25 octobre 2010

Du rôle salutaire des humoristes

Je vais être de bon compte, mes humoristes préférés ne me font pas toujours rire, mais quand même très souvent: ils s'appellent Kroll, Geluck, Bedos (père et surtout fils aujourd'hui), Guillon, Petillon et autres; ils utilisent tantôt le verbe, tantôt le dessin, le plus souvent, les deux.

Leur rôle consisterait-il seulement à faire rire? Non, bien entendu, ils délivrent aussi un message. Ils nous permettent de prendre de la distance, de remettre les choses en perspective. De ce seul point de vue, ils sont salutaires. Ils le sont aussi par le rire qu'il suscitent.

L'humour et la politique ne font plus bon ménage, ces derniers temps:
- le pouvoir en Sarkozie n'apprécie guère les humoristes ... sauf peut-être Patrick Sébastien et Jean-Marie Bigard;
- Philippe Geluck, ce week-end, lors d'un débat,  a vécu une vive altercation avec Eric van Rompuy, le frère du président de l'Europe;
- le ministre Paul Magnette se tape encore les doigts d'avoir osé proposer, dans une interview, un scénario absurde.

Tout ceci pour dire que, chez les politiques, on ne doit pas plaisanter!
Chez les politiques, on ne fait que du sérieux. Plus précisément, on se prend fort au sérieux.
Il en est ainsi aussi à l'Université parfois.

Le cas Geluck pose néanmoins question: dans un débat politique, faut-il donner une place parmi les politiques et les spécialistes de la science politique à un humoriste? Ou faut-il que l'humoriste se cantonne, comme Kroll, à un commentaire extérieur décalé?

L'humoriste a bien le droit de participer à un débat comme citoyen et il a bien le droit d'avoir des opinions de citoyen, voire même d'être un peu le porte-parole d'un certain nombre de citoyens. Il semblerait pourtant qu'il doive alors renoncer à sa vision d'humoriste. Car l'humour n'est pas sérieux bien sûr. Les politiques et les politologues le sont-ils?

Le rêve du Vieux

Quelques lignes d'un livre que j'ai ouvert avec réticence. Ces lignes pourtant me paraissent belles, vraies et d'une grande profondeur.

Le Vieux dit:

Est-ce que j'existe? Dans la tête et le coeur d'une foule innombrable, oui, sans le moindre doute. Jamais rêve de gloire ou d'amour n'a occupé les esprits avec tant de force et de constance que la folie de Dieu. Sous les noms les plus divers, sous les formes les plus invraisemblables, il y a quelque chose qui court de génération en génération: c'est moi. Que feraient les hommes s'ils ne me cherchaient pas? Ils me cherchent - et ils ne me trouvent pas. S'ils me trouvaient, ils ne penseraient plus à moi. Parce qu'ils me cherchent sans me trouver, parce qu'ils me nient, parce qu'ils m'espèrent, la seule pensée de Dieu ne cesse jamais de les occuper tout entiers. Je suis un Dieu caché. Dieu vit à jamais parce que les hommes doutent de lui.


Jean d'Ormesson, C'est une chose étrange à la fin que le monde, Robert Laffont, Paris, 2010, p. 79.



Le Vieux, celui qui réfléchit avec ces mots-là, a trouvé dans l'auteur un porte-voix, mais il n'est pas l'auteur. A-t-il inspiré l'auteur? L'auteur s'est-il pris pour lui?

Je le précise: en intitulant cette rubrique "Le rêve du Vieux", je ne pensais pas à l'auteur. Il est, à certains égards, plus jeune que certains jeunes et moins vieux que certains jeunes.

Je craignais un ouvrage à l'image de l'auteur dans les débats télévisés: brillant, bavard, coquin, quand il le faut; un bel esprit capable de donner un peu de piment à un dîner mondain.

Ce n'est pas du tout le cas. Ce livre est à la fois dense, simple, et lumineux.

Je me demande même s'il ne pourrait pas constituer le fil conducteur d'un enseignement "global" à inscrire obligatoirement au programme de nos lycéens de dernière année. Se confronter à l'histoire des idées, des sciences, des religions, de la littérature, dans une langue irréprochable. Peut-on imaginer meilleur exercice?

Pour délivrer pareil enseignement, il faut avoir atteint un certain âge et considérer les mondanités pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire peu de choses.