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jeudi 28 juin 2012

A propos de l'humilité

J'ai fait lire, il y a quelque temps, à ma psy la Règle de Saint Benoît. Le long chapitre sur l'humilité et ses douze degrés (R.S.B., 7) lui a fait un peu problème. Elle en gardait l'impression d'un chemin visant à briser en fin de compte les personnalités, les ego, donc d'un chemin plutôt négatif à ses yeux.

Comment lui répondre, je ne suis qu'un "humble" lecteur de la règle de Saint Benoît ?

D'abord, le mot "humilité", qui n'est pas une des vertus les plus populaires de nos jours, est souvent confondu avec d'autres, ce qui lui fait perdre de son contenu.

La modestie, la haine ou l'image dévalorisée que l'on peut avoir de soi, n'ont rien à voir, par exemple, avec l'humilité. Dans la haine ou la dévalorisation de soi, il y a un refus de ce l'on est est ; dans l'humilité, il y a au contraire totale acceptation de soi. La modestie est une attitude entretenue visant l'absence de recherche, de faste, de luxe. On marche les yeux baissés. Elle relève de l'ordre du paraître. C'est la raison pour laquelle on parle aussi de fausse modestie.

Selon Gandhi, " cultiver l'humilité revient à cultiver l'hypocrisie ; l'humble n'a pas conscience de son humilité ". Ou, comme le dit, un proverbe Yidsish : " Trop d'humilité est demi-orgueil ".

Une autre confusion fréquente vient du verbe "humilier". Il évoque une action de l'un sur l'autre qui réduit l'autre à moins que ce qu'il est par un processus de pouvoir. Cela n'a rien à voir avec l'humilité.

Le mot humilité prend sa racine dans le mot humus (terre). Cela veut dire que l'homme humble a les pieds sur terre, il a une conscience profonde de sa juste place au milieu des autres et de l'univers, il sait que tout ne dépend pas de lui et qu'il doit aussi compter sur les autres. L'humilité est à l'opposé de l'orgueil, de l'arrogance, de l'égocentrisme, du narcissisme. L'humilité consiste toujours à donner une place à l'autre, à l'Autre. C'est le contraire de l'autosuffisance.

Je pense que Saint Benoît ne veut pas dire autre chose. Etre humble, c'est accepter de faire partie d'un plan qui nous dépasse et où chacun a une place à tenir, en tant que membres d'un même corps (1 Cor, 12). Comme toujours, Benoît fait preuve d'un certain réalisme. Il constate que le coeur de l'homme n'est pas naturellement humble, qu'il lui faut du temps pour se convertir. Il propose dès lors un chemin de conversion en douze étapes, c'est dire que le chemin est long avant d'accéder pleinement à l'humilité.

Je me sens incapable de commenter chacune de ces douze étapes.

Je voudrais juste témoigner de ceci, pour rassurer ma psy : dans les communautés monastiques que je connais, et c'est en cela que l'abbé ou le prieur doit faire preuve de beaucoup de tact, il est demandé à chacun selon sa mesure, et chacun ayant donné sa pleine mesure, tous sont heureux, parce que tous savent qu'ils sont les membres d'un même corps. Cela n'exclut pas la fierté pour un travail bien fait, ni le compliment. Cela n'exclut sans doute pas non plus de temps à autre des petites rancoeurs, nul n'est parfait. L'essentiel est ceci : tous les frères sont égaux, chacun selon ses dons et sa personnalité. La diversité des aptitudes n'est pas source de discrimination et ne crée pas une hiérarchie parmi les frères.

Tel est l'esprit de la règle de Saint Benoît. Saint Benoît y veille d'ailleurs quand il dit que tous les frères doivent participer au service à table, à la vaisselle ; quand il dit aussi que l'abbé doit entendre l'avis des plus jeunes autant que des aînés.

L'humilité selon Saint Benoît est donc tout le contraire d'un étouffement de la personne. Elle vise plutôt à l'épanouissement de chacun dans un juste rapport aux autres et à Dieu. Je trouve cela exceptionnel.





lundi 25 juin 2012

L'étonnant parcours de Jean

Voilà un enfant, qui aurait dû s'appeler Zacharie, et s'appellera finalement Jean (Yohanan, en hébreu, "Dieu fait grâce"). Son destin a été particulier et sa vie marquée de plusieurs étapes constitutives, comme s'il n'avait pas trouvé du premier coup sa vocation. Ceci est d'une certaine manière rassurant à l'aune de nos expériences individuelles.

Avant de nous arrêter un instant sur le parcours de Jean, principalement à la suite de l'évangéliste Luc, une première chose me frappe. Les deux premiers chapitres de cet évangile comportent deux annonciations, racontent deux naissances, esquissent deux destins, comme en parallèle : ils concernent Jean et Jésus. On fête le premier, selon le calendrier liturgique, au solstice d'été, le second, au solstice d'hiver. Le premier, Jean, est fêté au moment où les jours sont les plus longs et où leur durée va commencer à diminuer. Le second, Jésus, est fêté au moment où les jours sont les plus courts et vont augmenter peu à peu vers la pleine lumière. Quel beau symbole ! D'après l'évangéliste Jean, Jean le Baptiste aurait dit en effet : " il faut qu'il grandisse et que moi je diminue " (Jn, 3, 30). Cela, nous aussi sommes invités à le dire jour après jour. Diminuer son Moi pour Lui laisser une place toujours plus grande.

J'aime aussi l'idée que Jean et Jésus étaient cousins (Marie et Elisabeth, leurs mères, étant cousines). Il y a entre eux un air de famille, notamment quant à leur naissance (un est né d'une femme âgée stérile et l'autre d'une jeune vierge non mariée : on pouvait imaginer plus conventionnel), dans certains aspects de leur prédication et aussi dans leur mort tragique (décapitation et crucifixion, sur ordre du pouvoir). Il y a pourtant une grande différence entre eux : Jean clôt l'ancienne alliance, Jésus inaugure la nouvelle alliance. Le rapport à Dieu va changer du tout au tout. Jean en a le pressentiment, pas la certitude, car il lui est arrivé de douter (Lc, 7, 19). Il va entrouvrir la porte, préparer les coeurs. Il ne saura pourtant pas, de son vivant, à quoi ressemble le Royaume que Jésus, son cousin, va initier.

Quelque chose me touche beaucoup dans le personnage de Jean : il est comme appelé à rester effacé, à l'arrière-plan, il aura facilité la transition, mais il ne participera pas à la nouvelle alliance. Il devra s'y faire. Cela ne veut pas dire que son rôle n'a pas été essentiel. Il est  bon de rappeler que Jean est le seul saint dont l'Eglise célèbre la naissance (les autres saints étant généralement commémorés à la date de leur mort). Privilège insigne ! C'est l'évangéliste Mathieu qui rapporte cette parole de Jésus : " en vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont nés d'une femme, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste; et cependant le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui " (Mt, 11, 11).

Mais revenons au parcours de Jean.

Tout commence par une annonciation (Lc, 1, 5 et sv.). Chaque fois qu'il s'agit d'annoncer une bonne nouvelle, c'est toujours l'ange Gabriel qui s'y colle. Ici, le destinataire s'appelle Zacharie, il est prêtre, il officie au Temple de Jérusalem. Avec sa femme Elisabeth, ils forment un couple déjà âgé et stérile. Et voilà la bonne nouvelle qu'apporte Gabriel à Zacharie : ta femme Elisabeth va enfanter un fils, tu l'appelleras Jean, il sera saint et il ramènera beaucoup de fils d'Israël au Seigneur leur Dieu. Zacharie non seulement n'en croit pas trop ses oreilles, mais signifie à l'ange Gabriel qu'il ne croit pas un seul instant à ses fadaises, tant cela lui paraît invraisemblable vu son grand âge. Pour ne pas avoir cru les paroles de l'ange, le voilà privé de voix ! Il se présente pour la grande bénédiction sur le peuple, mais rien ne sort plus de sa bouche : il est devenu muet. Le père Devillers m'a amusé, ce matin, quand il a dit, l'air de rien, que voilà ce qu'il en coûte à un curé, quand il ne sait plus écouter la voix de Dieu, il peut encore officier, encenser, célébrer ... mais il n'a plus rien à dire, à transmettre, au peuple qui lui est confié ! Il ne fait plus que s'agiter. Pensait-il à quelques uns de ses confrères dans la hiérarchie de l'Eglise ? Le parallèle est intéressant avec la deuxième annonciation, celle où Gabriel s'adresse à Marie (Lc, 1, 26 et sv.). La nouvelle est tout aussi invraisemblable, mais Marie, sans doute plus simple, plus confiante et moins instruite que Zacharie, ne trouve rien d'autre à répondre que : " je suis la servante du Seigneur " (Lc, 1, 38).

Puis, quelques mois plus tard, l'enfant naît contre toute attente (en tout cas de la part de Zacharie). Se joue alors la scène du prénom, au moment de la circoncision de l'enfant, le huitième jour après sa naissance (Lc, 1, 57 et sv.). A cette époque, le premier fils portait toujours, par tradition, le prénom de son père. Quand Elizabeth dit qu'il s'appellera Jean, c'est la stupeur. On demande à Zacharie son avis, qu'il écrit sur une tablette : son nom sera Jean. Le projet de Dieu a fait chemin dans son coeur. Il faut parfois du temps pour admettre les projets de Dieu. Il retrouve sur le champ la parole et déclame ce très beau texte, connu sous le nom de Cantique de Zacharie, que l'on chante tous les jours à la fin de l'office du matin (Lc, 1, 67 et sv.). Le choix d'un prénom pour un enfant est toujours important. Il véhicule beaucoup de symboles. Il y a les prénoms en vogue, les prénoms aristo, les prénoms par tradition familiale, les prénoms pour faire plaisir au parrain ou à la marraine, les prénoms qui veulent avoir un sens. J'aime simplement ici que les usages, ou les plaisirs des hommes, aient été ici brisés. Il s'appellera Jean, parce que Dieu a voulu qu'il s'appelle Jean.

De l'enfance et de la jeunesse de Jean, on ne sait rien. Tout au plus, l'évangéliste Luc dit-il : " Quant à l'enfant, il grandissait et son esprit se fortifiait; et il fut dans les déserts jusqu'au jour de sa manifestation à Israël " (Lc, 1, 80). On ne saura pas beaucoup plus de Jésus, son cousin, soit dit en passant.

A vrai dire, Jean aurait dû devenir prêtre comme son père Zacharie, le sacerdoce étant héréditaire dans la religion juive de l'époque. Nouvelle rupture avec l'ordre établi : Jean refuse de jouer le rôle qui lui est dévolu selon la tradition. Il part au désert. Pour se chercher ? Pour se trouver ? Jésus fera cela aussi au tout début de son ministère (Lc, 4, 1-13; Mt, 4, 1-11; Mc, 1, 12-13).

Beaucoup d'exégètes se sont interrogé sur ce temps de désert vécu par Jean. Pour Jésus, l'évangéliste Marc suggère qu'il a exercé, à Nazareth, avant sa vie publique, le métier de charpentier (Mc, 6, 3), mais on n'en sait pas beaucoup plus.

Il se dit, mais les exégètes ne sont pas unanimes, que Jean aurait pu rejoindre un temps les Esséniens. Les Esséniens avaient rompu avec le Temple corrompu. Ils avaient créé près de la Mer Morte, à Qumran, une communauté entièrement vouée à la prière, à l'étude des textes saints, obsédée par l'idée de pureté (plusieurs bains rituels rythmaient le quotidien) et dans l'attente du Messie. La seule communauté "monastique" de tradition juive connue. Certains pensent que Jean a vécu un temps, plus ou moins long, avec eux. Si cela est vrai, cela ne serait qu'une étape de plus dans le parcours de Jean.

Car, un jour, en effet, qu'il ait renoncé à la solitude de l'ermite ou à la vie communautaire à Qumran, il est parti sur les rives du Jourdain et est allé à la rencontre des gens pour leur parler. Que leur disait-il ? Il leur demandait de se convertir. Et, pour lui, se convertir cela voulait dire : " Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas ; si quelqu'un a de quoi manger, qu'il fasse de même " (Lc, 3, 12). Cela voulait dire aux fonctionnaires : " n'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé " (Lc, 3, 13). Aux militaires, il disait : " ne faites ni violence, ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde " (Lc, 3, 14). Les recommandations de Jean n'ont rien de neuf : elles prônent le partage, la justice, la non-violence; elles dénoncent la corruption. Et pourtant elles sont encore d'une telle actualité ! Elles étaient, pour lui, la condition pour accueillir ce qu'il ne pouvait encore nommer. Je suis frappé par le nombre de ceux qui, depuis ce temps lointain, ont tenu le même discours que Jean. Sans grand succès pourtant, comme si tout était toujours à recommencer. Je ne parviens pas à comprendre comment ce message de sagesse n'est toujours pas appliqué. Combien d'autres Jean faudra-t-il pour préparer encore et encore le terrain ?

Il utilisait aussi un signe : le baptême dans l'eau du Jourdain. Quel beau symbole. Le Jourdain était, à l'époque, un fleuve d'eau vive qui coulait vers la Mer morte. Se purifier par le baptême dans le Jourdain voulait dire qu'on gardait le vivant pour laisser filer les parts obscures de son âme vers la Mer morte.

Jean annonçait aussi quelqu'un d'autre, de plus fort, de plus grand que lui, qui ne baptiserait plus dans l'eau comme lui, mais dans l'Esprit (Lc, 3, 16). Mais avait-il une pleine conscience de ce qu'il disait (ou lui a-t-on fait dire après) ?

Puis vient le jour où les deux cousins se rencontrent. Jean baptisait dans le Jourdain et Jésus demande le baptême de Jean. Entre les deux, il y a ainsi une continuité que Jésus provoque. Jean savait qu'il devait préparer le chemin d'un autre et il reconnaît en Jésus, son cousin, cet autre. Jésus, en lui demandant le baptême, légitime Jean.

Pour Jean, cela ne fut pas si facile que cela pourtant. Quelle place devait-il tenir désormais ? S'effacer complètement ou continuer ?  Il semble qu'il ait continué non sans créer sans doute quelques flottements parmi les disciples qui ne savaient plus trop à quel saint se vouer, si j'ose dire. Son emprisonnement modifiera considérablement la donne.

Pour avoir dit aux pharisiens et aux sadducéens, qui venaient à son baptême : " Engeance de vipères ... etc... " (Mt, 3, 7), pour avoir dénoncé le sens de la famille très particulier d'Hérode, Jean ne s'était pas fait que des amis. Cela a a provoqué sa mise à mort. La ressemblance avec son cousin Jésus est troublante.

Le parcours de Jean m'interpelle car il n'est pas une ligne droite. On y décèle une certaine radicalité, mais des doutes aussi. Je suis très sensible aussi au fait qu'il entrouvre la porte de la nouvelle alliance, sans savoir exactement ce qu'elle sera, ni finalement la connaître pleinement de son vivant. N'est-ce pas un peu notre cas à nous ?










samedi 23 juin 2012

A propos de l'angélisme en politique

A propos des anges, j'en étais resté à la division entre les bons anges (parmi lesquels les anges gardiens) et les mauvais anges (parmi lesquels les anges tentateurs). Comme je n'en ai jamais rencontré aucun, je me suis fait à l'idée que les anges n'existaient pas. Ni Gabriel, ni Michel, ni Raphaël n'ont jamais daigné se pencher sur moi et me "couvrir de leur aile". J'aurais peut-être bien aimé. Il faudra, un jour, que je demande à Marie.

Or, voilà que j'entends sans cesse parler d'angélisme dans le discours des politiques.

Généralement, il s'agit de politiciens de droite qui traitent d'angélisme des politiciens qui pensent à gauche et donc pas comme eux. La gauche ferait ainsi particulièrement preuve d'angélisme, selon eux, à propos, d'une part, de la sécurité et, d'autre part, de l'immigration, mais pas seulement. Dixit Charles Michel, mais aussi Nadine Morano (contre la partie de son propre camp qu'elle juge trop à gauche). Je demande pardon à Charles Michel pour le rapprochement avec Nadine Morano. Je ne savais pas qu'il y avait autant d'esprits angéliques dans le personnel politique.

http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/article/745789/charles-michel-milquet-doit-venir-avec-des-dossiers-clairs-sur-la-securite.html
http://www.francetv.fr/info/grands-travaux-en-perspective-a-l-ump_110985.html

On voit bien que le discours de la droite, quand elle parle d'angélisme, ne se réfère pas à la distinction que je viens d'esquisser entre les bons anges et les mauvais anges. La gauche serait angélique, selon eux, parce que naïve, croyant en des idéaux incompatibles avec la réalité, tandis que eux à droite échappent à ce qualificatif parce que plus réalistes, plus pragmatiques, plus efficaces (plus d'actes et moins de paroles).

Je trouve cela vraiment risible et il serait temps que les locuteurs de droite s'en rendent compte avant d'être encore moins crédibles qu'ils ne sont déjà, surtout à propos des paroles et des actes.

Comment ne pas traiter d'angélisme de droite le discours de la ministre belge Sabine Laruelle (MR) annonçant à tue-tête, dans la presse, que si on réduit encore plus les charges sur le travail au niveau des PME, sur les trois premiers emplois, et si 2 % (seulement !) des indépendants et des PME utilisent la mesure, 10.000 emplois seront en un rien de temps créés. Rien moins que ça ! Comment se fait-il que cette géniale mesure n'ai pas été adoptée depuis bien longtemps ? La faute à la gauche sans doute.

http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/745916/une-baisse-de-charges-pour-creer-10000-emplois-dans-les-pme.html

Si ça n'est pas de l'angélisme de droite, je me demande ce que cela est. Ils devraient le savoir pourtant, à droite, eux qui traitent si aisément les autres d'angélisme : on se trouve ici dans le domaine de la croyance dans une idéologie, une foi, en quelque sorte, assénée avec la conviction d'un intégriste (on en trouve dans toutes les religions et croyances).

On ne crée pas de l'emploi en réduisant les charges sur les salaires. Qui va croire un seul instant que les PME et les indépendants vont tout à coup se mettre à embaucher du personnel supplémentaire, juste parce qu'on leur dit qu'il va leur coûter moins cher ? Regardez le succès des plans Activa, par exemple. Combien de demandeurs d'emploi, bénéficiant de ce label, restent sur le carreau, alors qu'il fait bénéficier pourtant l'employeur de substantielles réductions de charge pendant un temps.

Jouer sur le coût du travail me semble un mythe. A l'heure de la mondialisation, on trouvera toujours ailleurs des charges salariales moins élevées, enfin pour un temps encore. Le but est-il d'aligner le salaire horaire, et les protections sociales, sur le plus petit commun dénominateur ? Contre cela, il faudra toujours lutter. C'est cela que veut la gauche, une société de progrès, pas de régression.

On crée de l'emploi, si on crée de l'activité. Pour cela, il faut faire, par exemple, l'exact contraire des intérêts notionnels qui n'auront jamais été qu'une aide de l'Etat aux entreprises (généralement autres que des PME, celles qui ont une taille suffisante pour avoir des fonds propres considérables) sans aucune contrepartie exigée de leur part.

Il faut favoriser l'investissement, et public, et privé : dans la recherche, dans l'enseignement, dans la formation des moins qualifiés, dans des secteurs d'excellence ou de haute technologie où l'on se démarque suffisamment pour être en pointe en termes de projets et de produits. Il faut aider et accompagner nos entreprises dans la recherche de nouveaux marchés et dans des projets de coopération avec d'autres. Pas leur faire des cadeaux, qu'ils soient fiscaux ou autres.

Il faut absolument dissocier l'activité des banques : d'une part, collecte de fonds et financement d'activités productives, si possible créatrices d'emploi, et, d'autre part, l'activité spéculative qui n'est rien d'autre qu'une loterie, où l'on peut gagner ou perdre beaucoup, mais qu'il faut réserver à ceux qui aiment ça.

Au lieu de toujours vouloir réduire les charges sur les salaires, avec comme menace une déstabilisation de notre modèle social, pourquoi n'encourage-t-on pas plutôt les investissements nouveaux, comme par le passé, par des aides à l'investissement ? Il faudra forcer l'Europe libérale à revoir sa politique en matière d'aides d'Etat. Pourquoi ne facilite-t-on pas davantage l'accès des jeunes entreprises au crédit ? Par peur que les banques ne suivent pas ? Ou parce qu'elles se sont montrées incapables d'être à la hauteur, en tout, depuis quelques années ? J'estime, pour ma part, que toute aide apportée par les Etats aux banques privées (ou semi-publiques) doit se solder par un engagement de celles-ci à concourir à la relance des économies locales, plutôt qu'à la spéculation égoïste. Les banques sont aujourd'hui de plus en plus regardantes pour financer un projet d'entreprise. Elles exigent des garanties impossibles à obtenir. On est en droit d'agir de même à leur égard. Si on veut créer de l'emploi, ce n'est pas par une réduction des charges salariales qu'il faut agir, mais par des mesures contraignantes pesant sur les banques. C'est en cela que les Etats peuvent se montrer responsables et non complices.

Et pourtant, tout ceci reste encore, d'une certaine manière, angélique. Cela reste une politique qui n'a pas les pieds sur terre.

On colmate, avec des rustines éculées, la chute du néo-libéralisme, mais on ne voit pas les enjeux de demain. Demain, la crise ne sera pas qu'économique, elle sera écologique. Or que constate-t-on ? Un refus clair et net des Etats-Unis d'Amérique et du Canada à avancer sur la voie d'une gouvernance mondiale concernant l'avenir de la planète et le développement durable. Toujours les mêmes clichés, les mêmes croyances, le même angélisme ultra-libéral : nous croyons ( = nous avons la foi) que la technologie résoudra les problèmes de la planète. On veut bien de la mondialisation, mais pas pour n'importe quoi.

Le sommet de Rio, qui vient de s'achever, est le triste exemple de cette situation. A l'exception des Etats, qui ont l'impression de ne pas avoir fait marche arrière, encore bien, les observateurs manifestent tous une profonde déception.

Les solutions alternatives existent, beaucoup y réfléchissent et font des propositions, simplement certains n'en veulent pas. Toujours pour la même raison : le profit et l'argent à court terme.

Dans quelques années, on devra régler la faillite de la planète comme aujourd'hui la faillite des banques. Je crains que les dégâts soient cependant bien moins supportables encore.

Une citation, pour finir : " quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boîteux, des aveugles et heureux seras-tu de ce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre, car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes " (Lc, 14, 13-14) (ce qui pourrait bien vouloir dire "par leur sourire", comme me l'a suggéré ma psy).




Le plaisir des mots à la liégeoise (suite et pas fin)

Il y a longtemps que je n'ai plus consacré un article au wallon liégeois et aux expressions locales qui influencent encore le parler même des plus intellectuels d'entre nous. J'y succombe parce qu'un ami italien, linguiste, le fait, jour après jour, sur Facebook, offrant, jour après jour, un mot de la langue italienne, son origine, ses correspondants dans les autres langues latines, sa signification. Grâce à lui, j'apprends tous les jours. Merci Roberto !

Voici une nouvelle liste de mots et d'expressions en wallon liégeois :

- Al copète. Au dessus. Au sommet (de la montagne, des escaliers ou du tas de fumier, concernant le coq).

- Barda'h'reyes. On dirait aujourd'hui des encombrants. Bref, des "trigus" accumulés au fil du temps, que l'on ne découvre que lors des grands nettoyages et dont on veut se débarrasser (verbe dont l'éthymologie est la même que celle de barda'h'reyes).

- Cou-z-à haut . Littéralement, le cul en l'air (et non à l'air). Plus élégamment : "cul par dessus tête".

- Glawène. Gamine. Vocable incompatible avec le terme "lolita" et de moins en moins utilisable, sous peine de subir l'ire de jeunes pré-pubères déjà préparées pour les concours de mini-miss ou les concerts de Justin Bieber, autant que l'ire de leurs parents décérébrés.


- Porotche. Paroisse. Dans mon quartier, il y a deux paroisses Saint Pholien et Saint Nicolas, constituant une seule république, la République libre (et surtout folklorique) d'Outremeuse. Un peu sur le mode des îles anglo-normandes, ma république est organisée sur la base de paroisses, sauf qu'elle n'a pas encore obtenu le statut de paradis fiscal. Trop populaire et folklorique sans doute.


- Poyedge. Littéralement poil. Tous les êtres humains ne sont pas également dotés concernant leurs poyedges (entendez : leur capital pileux). Le déficit ou le capital pileux ne se situe pas en outre, selon les individus, toujours au même endroit. D'un aliment moisi, on peut dire aussi qu'il a "des poyedges copé qu'in angora" (entendez : des poils encore plus longs que ceux d'un angora).


- Rouf. Ce petit mot indique qu'une action a été bâclée, réalisée à la va-vite, sans grande conscience professionnelle. Rouf rouf est encore pire que rouf. Quant à rouf to djû ...


- Vinave. Il faudrait écrire au dessus du "a" un petit rond pour signifier que ce "a" doit être prononcé ouvert, tendant vers le "o". Il s'agit toujours d'une voie, d'un passage, d'un chemin d'accès. On le qualifie parfois : Haut-Vinave ou Vinave d'Ile.



vendredi 22 juin 2012

Kenji Kawakami et ses inventions inutiles

Cela remonte à bien des années déjà, quand nous allions à Paris, avec P., quelques étapes étaient incontournables : la FNAC Montparnasse, les disquaires "à trouvailles" dans le quartier de la Contrescarpe, Les Mots à la Bouche ... et la librairie japonaise, rue des Pyramides, dans le quartier de l'Opéra.

C'est là que j'ai découvert pour la première fois de petits livres illustrés avec les inventions improbables de Kenji Kawakami.

Kenji Kawakami (né en 1946) est un ingénieur aéronautique et designer, japonais comme son nom l'indique, qui s'est surtout illustré en créant des objets insolites, pour aider à la vie quotidienne, mais qui la compliquent plutôt. On les appelle là-bas des chindogu.


Ces petits livres m'ont toujours fait beaucoup rire.

Aujourd'hui,  existe une Académie internationale du Chindogu. Et, comme il existe en France le concours Lépine, il existe un concours similaire au Japon pour les créateurs de chindogu.

Un peu d'inutilité, dans notre monde qui ne jure que par la performance, la compétitivité, la croissance, fait du bien.

Voici une sélection de quelques-unes des inventions de Kenji Kawakami. Il y en a bien d'autres.

Le parapluie relié à un bidon permettant de récolter l'eau de pluie.



La collerette anti-goûtes et anti-cheveux dans la soupe aux nouilles.



La grenouillère pour bébé, afin qu'en rampant, il lustre aussi le parquet.



Déclinaison de l'invention précédente pour le chat.



Le distributeur de kleenex en cas de rhume intense.



Le refroidisseur de nouilles brûlantes.



Le traceur de rouge à lèvres.


Les semelles permettant de cacher où on va.



Qui a dit que la Belgique est le pays du surréalisme ?

jeudi 21 juin 2012

Les bancs publics

Je ne puis imaginer une ville sans bancs publics.

On y croise au printemps, et en été, comme maintenant, de jeunes amoureux attendrissants, et, à mon âge, cela fait du bien de les voir, et, sans nostalgie, de ressentir encore un petit quelque chose, un émoi, d'un passé que j'aimerais encore vivre.

Parmi les usagers des bancs publics, il y a aussi beaucoup de personnes âgées, qui s'y assoient pour reprendre souffle ou papoter entre elles. Je pense à mes parents, mais aussi à quelques dames d'un âge respectable du quai Van Beneden, qui, au moindre rayon de soleil, se précipitent pour bronzer au bord du fleuve, se croyant sans doute à Nice ou à Cannes.

Le dimanche surtout, des mères de famille, avec de jeunes enfants, s'y installent. Bien sûr, elles ne sont pas tout à fait d'ici. Leur couleur de peau en témoigne. Leur vêtement aussi (voile, boubou, sari).

On y croise aussi souvent, en journée, de jeunes maghrébins solitaires. Ils n'ont plus l'âge d'être à l'école. Ils ont autour de la trentaine. Comment sont-ils arrivés ici ? De quoi vivent-ils ? Ils sont toujours corrects. Ils sont là. Ils tuent le temps.

Puis, il y a les lecteurs comme moi, prêts à partager leur lecture avec leur voisin de banc. Ceux-là on les retrouve surtout lorsque le sport envahit tous les media : tennis, foot, formule 1, tour de France. Ces lecteurs-là fuient la télé, encore plus que d'habitude, et, quand les cohortes échauffées de supporters envahissent les rues de leurs cris, de leurs beuglements, de leurs klaxons, ils ne savent plus où se mettre. En voilà, tiens, une nuisance pour les autres : le supporter sportif ! On n'agit guère contre lui pourtant. On traque les plus récalcitrants, mais on ne protège pas le vivre ensemble.

Et puis, moi, qui suis de nature très solitaire, je trouve toujours un grand plaisir à parler avec un ou plusieurs compagnons de banc. Que de belles rencontres n'ai-je pas faites ainsi ? Le banc public favorise la convivialité.

Le soir, en été, le quai s'anime un peu. Des jeunes organisent des pics-nics et des veillées à la guitare sur le quai de halage, un peu en contrebas, cela sent la fumette, mais tout cela reste bon enfant.

Alors pourquoi les services de la ville ont-ils démonté tous les bancs publics ? Pour les rénover, les repeindre ?

J'ai interrogé l'agent de quartier : il n'y aura plus de bancs publics en dessous de chez vous (soit entre la Passerelle et le Pont des Arches), m'a-t-il dit.  Pourquoi ? Pour éviter que des populations indésirables s'y rassemblent (des toxicomanes et des étrangers trop bruyants), m'a-t-il dit encore. Qui a demandé ou suggéré cela ? Alors qu'il s'agit de mon lieu de vie, et de mon mode de vie (j'aime les bancs publics), personne ne m'a consulté, ne m'a demandé mon avis. Et ce motif ne correspond pas à ce que je vis moi.

Que vont faire ces dénommés indésirables ? Ils iront un peu plus loin ou un peu plus bas (sur le quai de halage). Je ne saisis vraiment pas la portée de ces mesures étriquées qui cependant recueillent l'assentiment d'un certain nombre de personnes parmi mes voisins. Elles doivent lire, tous les matins, le journal La Meuse qui ne manque jamais de nourrir un perpétuel sentiment d'insécurité chez ses lecteurs (ou leur propose des nouvelles croustillantes, où il est toujours question de sexe ou de personnages célèbres qui se sont montrés nus). Voilà la lecture des vieilles dames. Et dire que je m'efforce toujours d'être aimable avec elles !

Bref, je suis indigné, révolté et j'en passe ...



Georges Brassens
Les amoureux des bancs publics


Les bancs publics ont disparu


Quelques bancs publics




lundi 18 juin 2012

Giovanni Papini

La rencontre avec un auteur tient souvent au hasard (aux recommandations aussi parfois).

Cette fois-ci, je suis tombé sur un livre en chinant dans les greniers de la demeure d'un ami. Comparé aux greniers de ma grand-mère qui étaient un modèle de rangement, celui-ci était un vrai foutoir.

J'ai toujours aimé les greniers, surtout celui de ma grand-mère, où il y avait trois espaces :
- l'espace bibliothèque, avec des livres d'auteurs, aujourd'hui inconnus, méconnus. Qui connaît encore Zénaïde Fleuriot ? Et qui a lu René Bazin ? On ne lit plus aujourd'hui André d'Hôtel, ni Maurice Genevoix ;
- l'espace où on faisait sécher le linge en hiver et où, dans des coffres, on gardait les vêtements d'été, plus des cartons à chapeaux et quelques ustensiles propices aux déguisements avec ma petite copine de l'époque (nous étions des enfants) ;
- l'espace odorant où on stockait les pommes du verger pour en consommer jusqu'à l'année suivante.

Ainsi, donc, dans le grenier de la demeure de mon ami, je suis tombé sur le livre d'un auteur florentin, qui m'était parfaitement inconnu : Histoire du Christ. Une histoire du Christ ... encore, allez vous me dire, tu ne lis plus que cela. J'ai choisi ce livre après avoir lu ce que l'auteur dit en exergue au lecteur.

" Depuis cinq cents ans, ceux qui se proclament " esprits libres " ...  se donnent un mal fou pour assassiner une deuxième fois Jésus. Pour le tuer dans le coeur des hommes.


Dès qu'on eut l'impression que la seconde agonie du Christ en était aux avant-derniers râles, les nécrophores s'avancèrent. Des buffles présomptueux qui avaient pris les bibliothèques pour étables ; des cerveaux aérostatiques qui croyaient toucher le sommet du ciel en montant dans le ballon captif de la philosophie ; des professeurs mis en rut par de funestes cuites de philologie et de métaphysique prirent les armes comme autant de croisés - l'Homme le veut ! - contre la Croix. Certaines volières de balivernes montrèrent, clair comme le jour, avec une imagination qui ferait rougir de honte le célèbre Radcliffe, que l'histoire des Evangiles était une légende par laquelle on pouvait tout au plus reconstituer la vie naturelle de Jésus, qui fut pour un tiers prophète, pour un tiers nécromant et pour le dernier tiers agitateur ; et il ne fit point de miracles, à l'exception de la guérison hypnotique de quelques possédés, et il ne mourut pas sur la croix mais se réveilla dans le froid du tombeau et réapparut avec des airs mystérieux pour  faire accroire qu'il était ressuscité ...


Mais, " après tout ce gâchis de temps et d'esprit et de talent, le Christ n'a toujours pas été expulsé de la terre ".


J'ai su d'emblée que j'aurai un certain plaisir à lire un homme qui écrit ainsi !

Qui était-il donc ?


Surprise : il s'est surtout illustré comme athée, plutôt iconoclaste et comme un avant-gardiste polémiste ... mais qui, à la surprise ou l'incrédulité de tous ceux qui le connaissaient, s'est converti à cause de l'incapacité de la Raison à éliminer le Christ ! Mais il n'est pas plus tendre avec les dévots : " les vies de Jésus destinées aux dévots exhalent presque toutes un je ne sais quoi de rance qui rebute, dès les premières pages, le lecteur accoutumé à des mets plus délicats et plus substantiels. Il y a un relent de chandelle éteinte, une puanteur d'encens refroidi et de méchante huile qui vous coupe le souffle ". Son projet est de se démarquer des uns autant que des autres.

Décidément, j'ai de plus en plus envie de lire ce livre ... et je passerai outre la proximité de l'auteur avec le fascisme montant.

Son livre, paru en 1921, a été traduit en de multiples langues (même le chinois, l'arabe et le maltais !) et ne cesse toujours aujourd'hui d'être réédité.