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mardi 10 avril 2012

Liturgies : quatre jours à Wavreumont autour de la fête de Pâques

Au moment de quitter Wavreumont, où j'ai vécu le triduum pascal des chrétiens de manière particulièrement intense, je remerciais fr. Renaud, le prieur, bien sûr pour l'accueil et la présence de la communauté, mais surtout pour la liturgie. Depuis toujours, je suis sensible à la liturgie, soit la célébration de ce qui constitue l'humanité avec des formes, des gestes, des symboles, des communions, des paroles et de la musique aussi. La liturgie n'est pas nécessairement religieuse. J'ai ainsi eu l'impression de vivre une liturgie en assistant à certains spectacles de théâtre ou de danse contemporaine. Au monastère saint Remacle de Wavreumont, la liturgie était évidemment religieuse.

Je garderai toujours en mémoire les funérailles de ma tante Anne de Paris, devenue athée, et son incinération. On avait compté qu'il y aurait sept personnes autour de son cercueil. Rien n'était prévu: il n'y aurait pas un hommage, pas un texte, pas un symbole, juste des gens réunis en sa mémoire, en silence.  Il y avait la famille, c'est-à-dire mes parents et moi, et quatre de ses amies. Quelques heures avant les funérailles, j'ai dit à une dame que je ne connaissais pas, mais qui, des quatre présentes, était apparemment la meilleure amie de ma tante, aidez-moi à lui rendre un dernier hommage moins vide. Venez avec moi dans son appartement, vous qui la connaissez mieux que moi, choisissez une image qu'elle aimait et trouvons dans ses livres quelque chose qui la rejoignait, nous sommes vite tombés d'accord sur un extrait d'un livre de Jean Giono. Nous avons ainsi bricolé, elle et moi, une liturgie. Elle a posé l'image sur le cercueil, j'ai lu le texte. Imaginez ses funérailles sans cela.

Mercredi, le jour de mon arrivée, après l'office et le repas du soir, nous étions conviés à entendre un comédien proclamer 16 psaumes dans la traduction de Paul Claudel. Les psaumes véhiculent tous les sentiments humains : la louange et l'apaisement, la confiance et la déroute, la révolte et le désespoir. De cette performance, je ne suis pas certain d'avoir aimé écouter les psaumes dits sous cette forme, mais j'ai beaucoup aimé la perspective que cette audition ouvrait : les psaumes qu'on lit, qu'on médite, qu'on psalmodie, qu'on récite parfois à mi-voix, qu'on mémorise, peuvent aussi être dits à pleine voix, avec le corps et toutes ses tripes. On peut crier les psaumes, on peut pleurer les psaumes. Le comédien, avec un frère dominicain, anime des stages "Psaumes et théâtre", où l'on apprend à extérioriser les mots des psaumes. Je trouve cette démarche fort intéressante, comme toutes celles qui font dialoguer foi et art. Une telle session aura vraisemblablement lieu à Wavreumont en 2013.

Jeudi, deux temps forts : le sacrement de la réconciliation et la commémoration du dernier repas.

Prendre le temps, une fois par an, de considérer sa vie et d'y discerner ce qui est plutôt vivant et ce qui est plutôt mort, ce qui ouvre vers la vie et ce qui enferme dans une logique de mort, n'est jamais un exercice superflu. Je ne parle pas ici de faute, ni de péché. Je parle de vie et de mort. Choisir d'inscrire ce qui ne vit pas (ou pas assez) en nous, ce qui est obscur ou éteint, ce qui nous asservit, dans la dynamique de Pâques qui est celle de la vie, de la liberté et de la lumière, est, pour moi, une démarche pleine de sens. Il est d'ailleurs significatif qu'on ne parle plus guère aujourd'hui de confession, ou de sacrement du pardon, mais de réconciliation. Réconciliation avec soi-même et réconciliation avec le plan divin.

Le moment le plus fort de la commémoration de la dernière Cène n'est pas l'institution de l'eucharistie, mais le lavement des pieds.

Certes, les paroles "Ceci est mon corps", "Ceci est mon sang" sont lourdes de sens. Avec la mort de Jésus, il n'y aura plus jamais besoin d'aucun autre sacrifice pour obtenir les faveurs de Dieu. C'est la fin du Temple et de la religion des juifs telle qu'elle était vécue à l'époque. Il sera dorénavant question de communion, communion au Père à la suite de Jésus à travers les symboles du pain et du vin, communion du Père avec chacun d'entre nous individuellement et plus seulement avec un peuple élu.

Le rite du lavement des pieds (le mandatum) indique le chemin à suivre, une certaine manière de vivre la relation à l'autre, où l'on ne s'impose pas, mais où l'on donne à l'autre (chaque autre) sa place, pour lui dire tout le respect qu'il mérite. Si l'humilité tient une place dans ce rite, je puis affirmer ceci : il faut plus d'humilité pour accepter de se faire laver les pieds que pour laver les pieds d'un frère. Ce rite est bouleversant.

Le vendredi est plongée dans la passion de Jésus, jusqu'à son dernier souffle. On se reconnaît dans les apôtres incapables de veiller avec Jésus, au moment de son incommensurable détresse, de sa peur ; on se reconnaît en Pierre, qui avait promis de suivre Jésus jusqu'au bout, mais finit par le renier, par peur ; on assiste à une mise en scène politico-religieuse qui résume tous les défauts de la politique et des religions institutionnalisées ; on est dans l'incompréhension, dans la douleur aussi. La liturgie de ce jour est particulièrement sobre, dépouillée. La liturgie de la passion de Jésus est vécue à Wavreumont comme un oratorio. Comme dans une passion de Bach, il y a un évangéliste, Jésus, des intervenants, des choeurs, des arias, des parties instrumentales. Est-ce parce que j'ai été personnellement impliqué dans cet oratorio qu'il m'a touché plus que jamais ?

Vient alors le moment de l'absence et du silence de Dieu. Renaud a souligné l'importance de ce moment, indispensable pour l'étape suivante. Les chrétiens sont parfois tellement sûrs de l'issue qu'il leur arrive d' oublier ce jour de l'absence, sautant une étape. J'aime l'idée que la transcendance n'est pas toujours "vers le haut" (comme la fumée de l'encens qui monte au ciel ou le regard du mystique tendu vers l'infinie plénitude de Dieu) ; la transcendance existe aussi "vers le bas" (le face à face avec Dieu peut aussi avoir lieu, alors qu'on se trouve confronté au vide, à l'absence, au silence, au sentiment d'abandon).

Suit la vigile pascale. Ce rappel de l'histoire de l'humanité depuis son origine, au fond des âges, jusqu'à aujourd'hui; l'histoire de son rapport au divin (lequel s'est manifesté partout, en tout temps et sous toutes les latitudes); la découverte lente et progressive que la divinité n'attend ni holocauste, ni sacrifice (fin du sacrifice humain, avec le sacrifice avorté d'Isaac, inutilité des sacrifices au Temple avec Jésus);  le passage chaotique du Dieu maître (on dit parfois le Dieu vengeur) au Dieu d'alliance ; l'infinie proximité du divin avec l'homme: avec Jésus, Dieu va naître et mourir, comme tout homme. Dieu n'est plus au ciel, il est au coeur de nos existences, de nos joies comme de nos détresses. Il les partage. Il y communie. Il les ressent comme nous. Quel chemin parcouru !

Mais les lectures de la vigile pascale nous rappellent aussi que l'histoire humaine est faite de passages. Toute vie d'homme est faite de pas franchis, d'avancées accompagnées parfois de reculades. Pour faire avancer les hommes, il faut leur donner une espérance. N'est-ce pas ce que Moïse réussit à faire avec les Hébreux, dans ce récit mythique de la traversée de la Mer rouge ? L'espérance d'une libération et d'une terre promise ... Finalement, peu importe laquelle, l'essentiel est de ne pas stagner, de ne jamais s'installer, mais de toujours aller plus loin, ou plus précisément au plus profond. Celui qui a la foi avance, celui qui ne croit à rien finit par stagner en son humanité.

Enfin, les chrétiens célèbrent pendant le triduum pascal quelques convictions :
- la violence (l'autorité) exercée au nom d'un pouvoir politique ou religieux humilie toujours celui qui l'exerce (Hanne, Caïphe, Pilate), contrairement à ce que l'on pourrait croire ;
- le silence déstabilise plus que la controverse (Jésus face à ses juges) ;
- Dieu ne nous attend pas là où nous le croyons, le cherchons ou le situons. Jésus nous indique, en ces jours, qu'un des chemins pour rencontrer le Père est celui du doute, du désespoir, de l'abandon, de la frustration, de l'échec. Dieu n'est pas non plus nécessairement, ou toujours, présent dans ce que l'on pourrait appeler nos bonnes oeuvres, surtout si elles servent à masquer notre doute, notre désespoir, notre frustration ou nos échecs ;
- dans les situations de mort (individuelles ou collectives), le chrétien se met toujours du côté de la vie ; 
- face à l'oppression, le vrai chrétien prend toujours le parti de la liberté.

Tout cela était contenu dans la liturgie de ces trois jours. Parfois, les gestes posés sont tellement signifiants qu'on se dit que les paroles sont superflues.

Je crois profondément que ce que les chrétiens célèbrent à Pâques ne leur est pas propre. Il s'agit d'une célébration concernant toute l'humanité. Des agnostiques, des athées, des croyants d'autres religions pourraient s'y retrouver sans trop d'effort. Il est regrettable peut-être qu'ils ne fassent pas cet effort, ou jugent cet effort indigne de leurs convictions. Ils sont les bienvenus cependant.











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